Une Bohème richement dotée
L’opéra de Puccini est rondement mené en quatre tableaux très riches au Théâtre des Champs-Élysées
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- 17 juin 2023
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Faire croire, en pleine canicule de ce mois de juin, au froid mordant de l’hiver parisien qui, au temps quasi préhistorique du XIXe siècle, gelait les mains des jeunes brodeuses, est une vraie gageure. Et ce, même dans la salle dûment climatisée (ma non troppo) du Théâtre des Champs-Élysées où se donne La Bohème, inusable et irrésistible mélo lyrique de Puccini. Lequel n’a jamais mis les pieds dans la capitale française avant la création de cet opéra en 1896, et réussit comme personne, dixit Debussy cité dans le programme, à évoquer le Paris de l’époque.
Gageure réussie que l’on doit autant à l’équipe musicale qu’à la mise en scène, qui donnent un maximum de véracité à l’aventure sentimentale et purement imaginaire vécue par ladite brodeuse surnommée Mimi (Lucia de son vrai prénom), archétype de la grisette, et du poète Rodolfo, famélique comme il se doit. Nulle transposition ni déconstruction/reconstruction compliquée dans la mise en scène et la scénographie d’Éric Ruf qui prend l’œuvre pour ce qu’elle est : un opéra en quatre tableaux (et non quatre actes), inspiré des Scènes de la vie de Bohème, d’Henri Murger, feuilleton à succès publié dans les années 1845.
Pas non plus de clichés ni de vues de toits de Paris depuis la chambrette glaciale qui est censée abriter les amours tumultueuses de Mimi, guettée par la phtisie, et de son voisin Rodolfo, poursuivi par l’insuccès. Une chambrette que le poète partage avec son ami, le peintre Marcello, et où défile la clique bigarrée qui les entoure : la bien nommée Musetta, maitresse de Marcello, courtisane au petit pied et au grand cœur, le philosophe Colline, le musicien Schaunard, tous également faméliques et fêtards.
Cage de scène et mansarde
Non sans raison, Éric Ruf, qui connaît son métier pour être également et surtout patron de la Comédie-Française, soutient qu’il est impossible dans l’immensité de la cage de scène du Théâtre des Champs-Élysées de faire croire à l’exiguïté d’une mansarde. Aussi résout-il le problème en ouvrant le spectacle et en le concluant par le tableau de Rodolfo peignant... un tableau. En l’occurrence, le rideau d’avant-scène du Théâtre, rideau qui ne fut paraît-il jamais réalisé, dont le dessin gît dans le bureau du directeur. « Comme Michel-Ange sa chapelle », rien de moins, dit Éric Ruf, arguant que, dans le livret, Marcello est supposé peindre la mer Rouge. Rouge comme un rideau de scène s’ouvrant par le milieu, CQFD.
Pas de mansarde exiguë donc, mais un espace étroit limité par l’avant-scène où prend place aussi bien la joyeuse entrée en matière que le sinistre dénouement, lequel voit la mort de Mimi dans les bras de son amant retrouvé après quelques incartades de part et d’autre. Pour les deux autres tableaux, en revanche, changement de décor, tous deux également très réussis. Au deuxième : une vue astucieuse d’une rue du quartier latin où déambule une foule animée une veille de Noël, le tout vu de l’intérieur du restaurant où la bande fait la noce. Et au troisième : le tableau très suggestif de la Barrière d’Enfer où, par un matin polaire de février, Mimi vient chercher Rodolfo qui l’a quittée par jalousie et s’en console dans les bras d’une amante de passage.
Arrêts sur image
Autant de tableaux qui avec les costumes somptueux de Christian Lacroix pourraient figurer comme des gravures illustrant les Scènes de la vie de Bohème décrites par Murger. Envers de la médaille : malgré la direction des chanteurs/ acteurs très fouillée, ces riches tableaux s’avèrent un rien statiques, défaut souligné par de brefs arrêts sur image de ci-delà. Mais le travers est inhérent à tous les spectacles d’opéra, à charge pour l’équipe musicale de leur donner vie.
Ce à quoi s’emploie en premier lieu le jeune chef italien Lorenzo Passerini qui connaît bien l’opéra de Puccini pour l’avoir dirigé récemment au Capitole de Toulouse (cf https://www.webtheatre.fr/La-Boheme-version-Annees-folles). À l’équipe musicale très fournie constituée de l’Orchestre national de France et du Chœur Unikanti, qu’il dirige d’une main sûre, le chef imprime une fluidité et une fougue bienvenues, évitant les langueurs du drame lyrique. Sans pour autant négliger les subtilités de la partition aux multiples couleurs qui associe airs solistes simples en apparence, et ensembles plus sophistiqués.
Homogène, la distribution aligne des artistes de classe internationale qui ont l’âge de leur rôle (à défaut de leur charme physique). Desservi par une diction de l’italien assez pâteuse, le ténor samoan Pene Pati incarne un Rodolfo lourdaud mais avec dans la voix des éclats dignes des plus grands. Sa partenaire, la soprano Selene Zanetti joue une Mimi crédible et touchante qui vous tire sans forcer des larmes au tableau final. Tous les rôles secondaires participent de la vivacité générale : la soprano Amina Edris (Musetta) qui forme avec le baryton Alexandre Duhamel (Marcello) un couple volcanique, le baryton-basse Guilhem Worms, débonnaire philosophe Colline, et le baryton Francesco Salvadori, pétillant musicien Schaunard.
Le spectacle file bon train en à peine plus de deux heures (entracte compris). Le public lui en sait gré qui fait un accueil enthousiaste à toute la troupe.
Photo Vincent Pontet
La Bohème, de Giacomo Puccini, au Théâtre des Champs-Élysées. Jusqu’au 24 juin, https:www.theatrechampselysees.fr
Direction : Lorenzo Passerini. Mise en scène et scénographie : Éric Ruf ; costumes : Christian Lacroix ; lumières : Bertrand Couderc. Avec Selene Zanetti, Pene Pati, Amina Edris, Alexandre Duhamel, Francesco Salvadori, Guilhem Worms, Marc Labonnette, Rodolphe Briand.
Orchestre national de France. Chœur Unikanti, Maîtrise des Hauts-de-Seine, direction : Gaël Darchen.



