Don Carlos de Verdi à l’Opéra Bastille jusqu’au 25 avril
Un Verdi pâlot
Est-ce la diction des chanteurs, la conception orchestrale ou la forme de l’ouvrage qui donnent à ce Don Carlos une impression d’atonie ?
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- 4 avril 2025
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ON NE PEUT PAS DIRE QUE VERDI et l’Opéra de Paris se soient trouvés à l’occasion de Don Carlos, opéra qui, rappelons-le, fut commandé au compositeur italien par l’Académie impériale de musique et créé, conséquemment, à l’Opéra de la rue La Peletier, le 11 mars 1867. Les conditions de répétition et de représentation dans la Grande Boutique, comme l’appelait Verdi (et que Berlioz avait déjà dénoncées), mais aussi le piètre livret de Joseph Méry et Camille du Locle (d’après Schiller, pourtant), sans compter les conventions du grand opéra à la française, ne pouvaient qu’aboutir à un ouvrage bancal, qui n’a rien à voir avec les éblouissantes réussites de Luisa Miller ou bien sûr La Traviata.
Verdi, ici, a imaginé une œuvre qui ne répond pas entièrement aux conditions du grand opéra à la manière de Meyerbeer : les chœurs, par exemple, ne sont pas très nombreux ni très spectaculaires. Il nous offre une partition assez languissante, qui elle aussi se cherche, où l’on guette avec impatience les airs, les ensembles ou simplement les scènes capables de nous emporter. Car le compositeur a aussi modifié sa manière, renonçant d’une certaine façon à la forme à numéros au profit d’une dramaturgie continue – oui mais, paradoxalement, l’opéra semble décousu, ponctué de cadences frustrantes, qui ne concluent rien, avec des moments d’une emphase un peu molle comme le trop célèbre duo entre Carlos et Posa (« Dieu, tu sèmes dans nos âmes »), qui ne semble pas sorti de la plume d’un compositeur soucieux de chercher l’aventure. Verdi s’est arrêté en chemin, et il nous prive autant, dans Don Carlos, de la jubilation mélodique que de l’intensité dramatique. Certes, le quatrième et le cinquième acte, avec la scène du Grand Inquisiteur et les airs d’Eboli et d’Elisabeth, sont musicalement plus flatteurs. Mais le quatuor du IV, qui réunit Elisabeth, Posa, Eboli et Philippe, s’essouffle et s’arrête alors qu’il a commencé à peine de prendre son envol : rendez-nous « Bella figlia dell’amore » de Rigoletto !
Un minimum de lieux communs
On ne peut pas dire non plus que Krzysztof Warlikowski ait fait avec Don Carlos une rencontre illuminante. Sa mise en scène (qu’on a pu voir dès 2017 à l’Opéra Bastille) a quelque chose de prudent, très loin des interprétations fouillées, parfois extravagantes, encombrées d’écrans et d’idées intempestives, qu’il nous a livrées dans Lady Macbeth de Mzensk ou Hamlet, sans remonter à sa lugubre Iphigénie en Tauride de 2006. Un petit lavabo au premier acte et quelques visages projetés en gros plan nous rappellent la griffe Warlikowski, voilà tout. Et ce n’est pas une équipe d’escrimeuses dans une salle d’éducation physique, en lieu et place de la porte d’un couvent, ni six députés flamands paresseusement installés sur un escalier, qui vont rendre le spectacle scandaleux ou simplement captivant.
Cette production a permis autrefois d’entendre Jonas Kaufmann en Carlos et Ludovic Tézier en Posa. Cette fois, c’est Charles Castronovo qui a le titre : sa voix est soyeuse, sa diction acceptable, mais sa prestation convaincante essentiellement dans les séances d’intimité, par exemple dans le duo qu’il chante avec Elisabeth au second tableau du deuxième acte (celui où Elisabeth, pourtant amoureuse, appelle Carlos « mon fils ! » car elle a épousé Philippe II, le père de Carlos). Les autres interprètes, malheureusement, ont eux aussi manqué leur rendez-vous – en l’occurrence avec la langue française, alors qu’il est toujours intéressant d’entendre Don Carlos dans sa langue d’origine, et non pas dans une version en italien sous le titre Don Carlo. On a dit ce qu’on pouvait penser du livret, mais une diction plus claire et plus naturelle lui aurait évidemment sonné un surcroît d’énergie.
Il s’agit pourtant d’un opéra en français
Christian Van Horn, ainsi, malgré sa belle voix grave et son autorité, ne se fait guère comprendre (son air « Elle ne m’aime pas » n’a rien d’un douloureux moment d’introspection), non plus qu’Andrzej Filończyk, peu engagé scéniquement : on comprend à peine qu’il puisse être l’ami, même maladroit, de Carlos. Marina Rebeka est une Elisabeth touchante, mais son phrasé est perfectible et des aigus arrachés compromettent la beauté de son air du dernier acte (« Toi qui sus le néant ») et du duo qui suit, cependant qu’Ekaterina Gubanova (Eboli) poitrine avec excès et ne tire pas tout le parti d’« Ô don fatal », qui devrait être un grand moment de dérèglement lyrique.
On a connu le chœur dans une meilleure forme, mais il est vrai que Verdi lui a offert dans d’autres ouvrages des pages bien plus exaltantes, bien plus nerveuses. Quant à l’orchestre, il suit la direction robuste que lui indique Simone Young. La clarinette et le cor anglais font preuve d’une belle poésie dans le duo entre Elisabeth et Carlos qu’on a cité, le contrebasson est on ne peut plus inquiétant dans la scène du Grand Inquisiteur, mais des moments ne sont pas tout. Donner un élan orchestral à un ouvrage dont l’équilibre et l’unité ne vont pas de soi, n’est certes pas chose aisée.
Illustration : Marina Rebeka (Elisabeth de Valois), Andrzej Filończyk (Posa), Christian Van Horn (Philippe II) et Ekaterina Gubanova (Eboli) ; photo Franck Ferville/OnP
Verdi : Don Carlos. Avec Charles Castronovo (Don Carlos), Marina Rebeka (Elisabeth), Christian Van Horn (Philippe II), Ekaterina Gubanova (Eboli), Andrzej Filończyk (Rodrigue de Posa), Alexander Tsymbalyuk (le Grand Inquisiteur), Sava Vemić (Un moine), Marine Chagnon (Thibault), Teona Todua (Une voix d’en haut), Manase Latu (le Comte de Lerme), Hyun-Jong Roh (Un hérault royal), Amin Ahangaran, Niall Anderson, Alejandro Baliñas Vieites, Vartan Gabrielian, Florent Mbia, Milan Perišić (les Députés flamands), Christian Rodrigue Moungoungou (Un choryphée), Yann Collette (Charles Quint, rôle muet).
Mise en scène : Krzysztof Warlikowski ; décors et costumes : Małgorzata Szczęśniak ; lumières : Felice Ross ; vidéo : Denis Guéguin ; chorégraphie : Claude Bardouil. Chœurs (dir. Ching-Lien Wu) et Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Simone Young. Opéra Bastille, 1er avril 2025.
Représentations suivantes : 4, 9, 12, 17, 20, 25 avril.



