Au Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 29 mars
Tempest Project, d’après William Shakespeare
Issu d’une recherche autour de « La Tempête » de Shakespeare, le spectacle de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne distille toujours le même charme.

« Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves … » Jamais cette phrase géniale de Shakespeare n’a retenti avec plus de naturel et d’évidence que sous la voûte des Bouffes du Nord. Une salle hantée par l’esprit de Peter Brook, qui en fit sa maison pendant un demi-siècle, et qui se prête à merveille au dépouillement et au retour aux sources du théâtre professés par le maître. Cette ultime version élaborée quelques mois avant sa mort, en 2022 à 97 ans, repasse aujourd’hui dans ce même théâtre et son charme opère toujours intact. Accompagné par intermittence d’une musique céleste, tombée des cintres et venue d’ailleurs, le spectacle, essentiel, aérien et bref, passe comme un rêve.
De ses débuts dans les années cinquante, en Angleterre, jusqu’au terme de sa vie à Paris et au Festival d’Avignon, Peter Brook s’est colleté avec la pièce foisonnante, l’une des dernières de Shakespeare (vers 1610), où il voyait un inépuisable territoire d’exploration. Son travail sur cette fable peuplée d’un quinzaine de personnages, regorgeant d’aventures et de rebondissements, qui fait du surnaturel son miel, le metteur en scène, secondé par la fidèle Marie-Hélène Estienne, l’a toute sa vie conçu comme un work in progress, n’ayant de cesse d’en tirer la substantifique moëlle.
Dans ce Shakespeare à l’os, fruit de plusieurs ateliers avec des acteurs, en anglais et en français, la distribution est réduite de moitié et la trame, considérablement raccourcie mais non tronquée, se concentre sur des sujets aussi essentiels que le pouvoir, la filiation, l’identité, la confiance, la vengeance, le pardon, et surtout la liberté. A charge pour les six interprètes, tous venus d’horizons très divers, comme toujours chez Peter Brook, chacun avec un accent plus ou moins prononcé, d’incarner sept personnages, avides de recouvrer leur liberté. Se libérer des chaînes extérieures (soumission au pouvoir d’un supérieur, dépendances diverses…) ou intérieures (désir de vengeance, envie, frustration…) est le moteur de tous les protagonistes qui cheminent vers leur libération.
Quelques morceaux de bois épars disposés sur la scène jalonnent leur itinéraire et tiennent lieu de décor. Au centre un petit tapis figure l’île où a échoué le personnage pivot de la pièce : Prospero, duc de Milan déchu, spolié par son propre frère, exilé sur ce bout de terre où, armé d’un bâton magique et d’un livre de formules incantatoires il exerce ses pouvoirs de sorcier. Avec toute sa prestance majestueuse, Ery Nzaramba campe ce prince qui mue au fil du récit. D’abord rongé par la soif de vengeance il se métamorphose au final en prince magnanime qui, libéré de ses pulsions, se débarrasse de son bâton et de son livre magiques, libère ses esclaves et accorde son pardon aux usurpateurs.
Autour de cette figure royale (dans tous les sens du terme) gravitent une série de duos symbolisant la diversité des relations humaines. D’abord celui des esclaves de Prospero, tous deux des esprits mais de nature différente, l’un bénéfique, l’autre mauvais. Le premier, c’est Ariel, un esprit de l’air dans le rôle duquel on a le grand plaisir de retrouver la délicieuse Marilú Marini, agile et facétieuse, toute en légèreté. Le second, c’est Caliban, qui hait le duc mais reste son obligé, rôle tenu par le formidable Sylvain Levitte qui joue aussi le personnage de Ferdinand, fils du roi de Naples, échoué sur la même île et tombé sous le charme de Miranda, la fille de Prospero.
Avec elle Ferdinand forme un irrésistible duo d’amoureux. Sylvain Levitte nous épate par son agilité à quitter dans l’instant les hardes du mauvais génie Caliban pour endosser les atours du fringant et romantique Ferdinand. Situé dans le camp des ennemis de Prospero, il joue les jolis cœurs avec Miranda, une ingénue jouée par l’exquise Paula Luna qu’il parvient à entraîner dans un amour réciproque bouleversant. S’ensuivent de joyeuses épousailles, l’un des plus beaux moments de la pièce qui en compte beaucoup, leur silhouettes s’étreignant en ombres chinoises sous les feux dansants de lampes torches.
Enfin, apportant le sel de la truculence indissociable des pièces de Shakespeare, le duo inénarrable formé par les deux jumeaux Fabio et Luca Maniglio jouent les deux courtisans napolitains, l’ivrogne Trinculo et Stefano, le bouffon du roi.
En ces temps de regain de brutalité, le spectacle plein d’une grâce ininterrompue pendant une heure trente, agit comme un baume réparateur.
La Tempête, spectacle issu d’une recherche autour de William Shakespeare par Peter Brook et Marie-Hélène Estienne, au Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 29 mars. http://www.bouffesdunord.com
Adaptation et mise en scène : Lumières Philippe Vialatte, Chants : Harué Momoyama
Avec Sylvain Levitte, Paula Luna, Fabio Maniglio, Luca Maniglio, Marilú Marini et Ery Nzaramba.
Photo : Marie-Clauzade



