Alfred Schnittke enregistré par Nicolas Stavy
Schnittke, toutes les nuances du noir
Nicolas Stavy nous offre un premier volume consacré à la musique pour piano d’Alfred Schnittke. Un univers fait de désolation, de nostalgie et de sarcasme, superbement interprété.
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- 26 janvier
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NOUS AVIONS PARLÉ DE « NOIRCEUR EXALTANTE » à propos de la Quatorzième Symphonie de Chostakovitch enregistrée avec la participation de Nicolas Stavy, qui nous offre aujourd’hui le premier volume d’une intégrale Schnittke. Et on aimerait parler cette fois de noirceur équivoque. Schnittke fut en effet, s’il est possible, un musicien plus déchiré que le fut Chostakovitch. Né en 1934 à Engels, capitale de la République socialiste soviétique autonome des Allemands de la Volga, située aux confins de la Russie et du Kazakhstan (et administrativement disparue depuis 1941), Alfred Schnittke part en 1946 pour Vienne avec sa famille, laquelle déménage deux ans plus tard et s’installe à Moscou. Il étudie puis enseigne au Conservatoire Tchaïkovski, mais ses souvenirs viennois et sa curiosité l’éloignent de l’esthétique officielle, et le font se plonger presque clandestinement dans les œuvres de Hindemith, de Bartók ou des musiciens de l’École de Vienne (c’est l’époque où, en Italie, un Berio se délectait en secret des opéras de Puccini !). Suspect, il se voit confier par les autorités soviétiques la composition de nombreuses musiques de film, ce qui ralentit sa production personnelle. Schnittke sera victime de nombreux accidents de santé, on annoncera sa mort à plusieurs reprises, et il s’éteindra en 1998 à Hambourg après avoir été reconnu en URSS même, perestroïka oblige, mais aussi à l’étranger.
L’œuvre de Schnittke comporte notamment une dizaine de symphonies, de nombreux concertos, plusieurs opéras dont un Faust (créé en 1995 à Hambourg) et des œuvres pour piano dont Nicolas Stavy nous offre ici le début d’une intégrale discographique. Ce premier volume contient des œuvres dont la composition s’étend sur près de quarante ans d’activité, des Cinq Préludes et fugue de 1953-1954 aux Cinq aphorismes de 1990 et à la Sonate n° 2 qui date de la même année (les deux autres sonates ont été composées en 1988 et 1992). Des œuvres, également, d’une mélancolie maladive, quand bien même elles sembleraient chanter. Qu’on ne s’y trompe pas : les couleurs du piano dessiné sur la pochette du disque évoquent davantage la variété des styles illustrés (mais aussi travestis, distordus) par Schnittke. Une variété que Nicolas Stavy fait sienne en faisant chanter le Steinway avec la plus grande tendresse, en obtenant de lui des sonorités de glas, en télescopant silences et clusters, séries et accords énigmatiques.
Déroutant et frénétique
On a en effet ici un bel aperçu de ce qu’on appelle généralement le polystylisme de Schnittke, et il est difficile, à l’écoute, de ne pas se référer à tel ou tel autre compositeur. La Sonate, avec ses trois mouvements traditionnels, s’achève par un mouvement enjoué, comme sorti de la plume d’un Prokofiev qui aurait écouté Berg. Le premier des cinq Préludes de 1953-1954 qui précèdent l’austère Fugue appartiennent à un univers tonal, d’un lyrisme confidentiel, qui peut rappeler Brahms. Dix ans plus tard, Schnittke signera un autre Prélude et fugue, qui ouvre cet enregistrement ; on est ici dans un monde franchement sériel, mais aussi franchement déroutant, car l’ironie y domine, et à la fin une espèce d’ébriété frénétique. Schnittke donne l’impression d’un compositeur qui joue, dans tous les sens du terme, et se dérobe dès qu’on prétendrait trouver en lui le début d’un esprit de système, donc d’un esprit de sérieux.
Avec les huit Petites pièces pour piano de 1971, on pourrait presque se croire chez Erik Satie ! On y trouve une espèce de malice dans l’aphorisme, un plaisir de suggérer, de ne surtout pas développer (quatre des huit pièces durent une trentaine de secondes) ; il s’agit là en effet d’une série de clins d’œil écrits pour le petit Andreï, fils du compositeur, intitulés « Le coucou et le pic-vert », « Conte », « Marche », etc., dans l’esprit des recueils pour enfants. Un esprit moins présent dans les cinq pièces pourtant baptisées Aphorismes, qu’on dirait lourds de regrets, qui forment une belle conclusion (provisoire) à cette éloquente aventure pianistique, par ailleurs enregistrée… avec une grande clarté.
Alfred Schnittke : œuvres pour piano, vol. 1 : Prélude et fugue – Sonate pour piano n° 2 – Cinq Préludes et fugue – Petites pièces pour piano – Cinq aphorismes. Nicolas Stavy, piano. 1 CD Bis-2797.



