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Scénographes en France (1975-2012)

par Dominique Darzacq

Portraits et paysage

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Pour Louis Jouvet, le décor était « le costume de la pièce ». Une décennie plus tard René Allio qui, avec André Acquart, fut un de ceux qui imposèrent, dans les années soixante-dix, le terme de scénographie, parlera, lui, « de machine à jouer ». Entre les deux, la venue du Berliner Ensemble dans le cadre du Théâtre des Nations, avait chamboulé quelques idées en vigueur en même temps que les perspectives de la représentation et donné du grain à moudre aux différents artisans de la scène. Ainsi pour René Allio, à l’origine, et de son propre aveu, « peintre qui faisait des décors », ce fut « un grand choc. Brecht amenait une esthétique tout à fait nouvelle qui liait, tout à la fois raconter et comment raconter. » Dès lors, le scénographe développa l’idée « d’un espace producteur de signes » qu’il concrétisa notamment à travers les décors qu’il signa pour Roger Planchon (Henri IV, Bérénice, Tartuffe…).

C’est dire que le scénographe ne saurait être un illustrateur, mais un créateur chargé d’organiser l’espace de la représentation, « pour le temps d’un regard » comme le dit si bien Guy-Claude François qui précise « avec le texte comme étalon de connivence » . Ce que corrobore Alain Chambon lorsqu’il définit sa fonction : « Pas plus, pas moins que le metteur en scène et le comédien : le scénographe ne peut être que l’interprète d’une partition faite d’écriture ».

Mieux faire connaître du grand public « ces discrets acteurs de l’ombre », ces bâtisseurs du rêve que sont les scénographes, tel est l’objectif d’un ouvrage, qui en dressant le portrait de cinquante-deux d’entre -eux, brosse en même temps le paysage de la scénographie, son évolution, ses nuances, comment elle étend son champ d’intervention au-delà de la scène, notamment auprès des architectes, dans le domaine de la communication visuelle, l’organisation des musées et des expositions.

Déclinés par ordre chronologique et définis par générations : Les défricheurs (1970-1985), L’envolée (1985-1995), Un enracinement (1995-2005), les Nouvelles donnes (2005-2012), chaque scénographe est présenté par une brève notice biographique et esthétique accompagnée du commentaire de trois réalisations jugées emblématiques, le tout chapeauté par une courte note du scénographe lui-même dans laquelle il précise sa pensée et sa conception de la scénographie. Au fil des pages d’un ouvrage qui fait la part belle à l’iconographie, on rencontre des plasticiens qui « ont fait le choix de la scène comme chevalet » tels Gilles Aillaud, Jean-Paul Chambas, ou encore Roberto Platé pour qui : « Il faut raconter où l’on se trouve aux spectateurs » et surgit le souvenir de spectacles mémorables : du Tartuffe mis en scène par Roger Planchon dans la scénographie de René Allio, au Couronnement de Poppée opéra de Monteverdi réalisé par Christophe Rauck dans la scénographie d’Aurélie Thomas (2009), en passant par Les Gens déraisonnables sont en voie de disparition de Peter Handke mis en scène par Claude Régy dans la scénographie de Jean-Paul Chambas également signataire du très fameux Mariage de Figaro mis en scène par Jean-Pierre Vincent (1987). Comme reste et restera fameux, pour ne pas dire mythique, L’âge d’or du Théâtre du Soleil dont la scénographie de Guy- Claude François abolissait le rapport scène salle et mettait acteurs et spectateurs sur le même tapis brosse, et bien d’autres encore. « Le plus beau du théâtre est souvent ce qui appartient au souvenir d’une représentation qui n’aura plus jamais lieu » remarque la scénographe Claude Lemaire qui organisa l’espace adéquat dans lequel Antoine Vitez mis en scène quatre Molière (Tartuffe, Le Misanthrope, Don Juan, L’Ecole des femmes) qui firent évènement au Festival d’Avignon 1978.

Si la scénographie comme pratique fait l’objet de nombreuses analyses, relations et éditions, aucun ouvrage n’avait encore braqué les projecteurs sur les praticiens eux-mêmes. Ce faisant, à travers leur itinéraire et l’illustration de leur travail, ce sont quarante ans d’histoire du théâtre que raconte cet ouvrage qui se lit comme un feuilleton et se feuillette comme un album de souvenirs. Clair dans ses analyses et richement documenté, il intéresse aussi bien le spécialiste que l’amateur de théâtre et peut, en ces temps festifs, prendre place au pied du sapin.

Scénographes en France (1975-2012) ouvrage collectif sous la direction de Luc Boucris et Marcel Freydefont avec Jean Chollet, Véronique Le maire, Mahtab Mazlouman.
272 pages illustrées de 150 documents iconographiques Editions Actes-Sud 28 €

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