L’Apocalypse d’Icare de Dominique de Williencourt au Cirque d’hiver

Où va Icare ?

On reste perplexe après la création de L’Apocalypse d’Icare, opéra dont on ne sait ni d’où il vient, ni où il va.

Où va Icare ?

LE MYTHE D’ICARE, MALGRÉ SA RICHESSE et sa complexité (il convoque la terre et le soleil, les airs et la mer, fait intervenir le thème du labyrinthe, les figures de Dédale, d’Ariane, du Minotaure, etc.), a été peu utilisé par les compositeurs. Le violoncelliste Dominique de Williencourt (né en 1959 à Lille) a voulu tenter l’aventure en imaginant un opéra intitulé L’Apocalypse d’Icare, dont il a écrit la musique et le livret, le mot apocalypse devant être entendu dans le sens étymologique de révélation. En réalité, Dominique de Williencourt a plutôt conçu une espèce d’oratorio d’où la donnée dramatique est absente. Icare se remémore ici, au fil de sa chute (il a brûlé ses ailes de cire en s’approchant trop près du soleil), les quatre époques de sa vie, mais à rebours : vieillesse, maturité, jeunesse, enfance. Quatre tableaux confiés à un comédien qui raconte (Philippe Murgier), à un Prophète qui raconte lui aussi, dans une espèce de récitatif sentencieux (Adam Barro), et à un ténor qui incarne le personnage. On a du mal à reconnaître Sébastien Guèze, qui naguère chantait Alfredo et Don José, et qui chante ici constamment forte, dans une tessiture très tendue, sans chercher la moindre nuance. Le microphone dont il est pourvu, comme toutes les autres voix, accuse ses défauts ainsi que l’incertitude qui plane sur l’ouvrage lui-même : un opéra, vraiment ?

Après ces quatre tableaux qui se cherchent, suivent un bref Cantique (confié à la danseuse Héloïse Bourdon) puis un Épilogue au cours duquel Icare retrouve son âme d’enfant, incarnée par la voix du jeune Théodore de La Roncière. Oui mais cet Épilogue n’en finit pas ; comme les quatre tableaux qui précèdent, il repose non pas sur un livret à proprement parler mais sur une série d’images, de métaphores, de paraboles plus ou moins abstraites, juxtaposées par Dominique de Williencourt à partir de l’Apocalypse de saint Jean. Le tout ponctué, sans aucune nécessité dramatique ou musicale, de pages instrumentales confiées à un guitariste (Emmanuel Rosfelder), à un clarinettiste (Florent Héau, qui nous fait aussi un numéro de claquettes !), à un violoniste (Yaïr Benaim, qui dirige également l’orchestre), etc., avec même un musicien, à la fin, jouant de l’harmonica de verre. La musique, comme on dit, se laisse écouter ; mais comme elle ne nous conduit nulle part, comme elle ne donne pas davantage que le texte sa forme à l’ouvrage, elle finit par se diluer à la manière d’une bande sonore ni vraiment désagréable, ni vraiment captivante.

Sculptures et projections

Nous sommes au Cirque d’hiver : les solistes viennent jouer et chanter sur la piste, cependant que tout en haut est installé l’Open Chamber Orchestra, avec crécelle et djembé, dans la tribune qui lui est réservée. Le lieu aurait pu permettre un spectacle inédit, mais de mise en scène, point. Icare est habillé de blanc, le Prophète ressemble à un gourou, les douze membres du chœur (d’où se distingue la soprano Armelle Marq) ressemblent eux aussi aux membres d’une secte, et sur deux écrans sont projetés des peintures et des dessins, puis, paresseusement, les musiciens et les chanteurs en temps réel. Les sculptures géantes signées Guillemette de Williencourt (qui figurent les quatre chevaux de l’Apocalypse, un dragon, une femme et son enfant, mais aussi un Icare descendant du sommet du cirque) représentent les seuls éléments remarquables de cette scénographie.

On se demande encore quel est le propos de L’Apocalypse d’Icare, quelle est sa forme, quelle est son enjeu, quelle est sa clef. La révélation qui se trouve dans la promesse du titre nous a bel et bien échappé.

Illustration : La Chute d’Icare par Jacob Peter Gowy, 1636 (dr)

Dominique de Williencourt : L’Apocalypse d’Icare (création). Avec Sébastien Guèze (Icare), Adam Barro (le Prophète), Théodore de La Roncière (Icare enfant), Philippe Murgier (le Récitant), Héloïse Bourdon (danseuse). Open Chamber Orchestra, dir. Yaïr Benaim. Cirque d’hiver, 25 mai 2024.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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