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Où j’ai laissé mon âme d’après Jérôme Ferrari

par Corinne Denailles

François Duval, un fils de Vilar

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On ne sait s’il faut parler d’abord du comédien François Duval ou de l’écrivain Jérôme Ferrari. L’acteur a ce talent inouï de s’approprier les textes qu’il interprète au point de ne faire qu’un avec la matière littéraire. François Duval est au-delà de l’incarnation d’un quelconque personnage et c’est ce qui fascine dans son travail, cette capacité à être une chambre d’échos amplificatrice des mots de l’auteur et des maux exprimés. Au-delà de l’interprétation magistrale d’un texte hors du commun, écrit dans un style sans concession qui a le tranchant du scalpel et la précision de la balle traçante, François Duval est un artiste rare, qui suit un chemin exigent hors des sentiers battus de la création et qu’on aimerait voir reconnu à la hauteur de son talent. Il a l’art de choisir des textes, généralement peu connus et non théâtraux, d’une très grande qualité. Il y a eu Pierre pour mémoire d’après le roman d’Anne-Marie Roy où il était question de psychiatrie et de guerre d’Algérie, L’Oiseau n’a plus d’ailes, la correspondance poignante de Peter Schwiefert. En disciple réel de Vilar, et non pas fantasmé comme on en rencontre trop, il a donné à entendre les note de service du metteur en scène. Et puis il y a eu enfin un commencement de reconnaissance avec Le Cul de Judas d’après le Portugais Antonio Lobo Antunes qui met en scène le médecin que fut l’écrivain au cours de la guerre d’Angola.

Aujourd’hui il s’agit à nouveau de la guerre d’Algérie. Ferrari a construit son roman autour de deux personnages dont on entend les points de vue radicalement différents. Le capitaine André Degorce a été victime du nazisme, torturé et déporté. Il a rencontré le lieutenant Horace Andreani lors de la guerre d’Indochine où il est passé de victime à bourreau. François Duval a choisi de nous faire entendre l’histoire du point de vue du lieutenant, ancien membre de l’OAS, qui, à sa sortie de prison en 1968, va régler des comptes complexes avec « son » capitaine sous les ordres duquel il était chargé de « la chasse aux renseignements » (on voit ce que cela veut dire) à la villa Eugène à Alger. Andreani a voué une grande admiration à Degorce qu’il a considéré comme un frère, tous deux « engendrés par la même bataille et les pluies de la mousson ». Mais leur expérience de la guerre en Algérie les a définitivement éloignés et le lieutenant Andreani ne comprend plus le capitaine Degorce. La rupture s’est jouée autour de la figure du chef des rebelles arabes, Tahar Hadj Nacer, qui a été fait prisonnier. On voit se dessiner deux points de vue opposés, ambigus, jamais manichéens. De son expérience des camps, Degorce a gardé l’horreur de la torture et, tourmenté par ses actes, il est aux prises avec des sentiments moraux contradictoires qui le poussent à rendre les honneurs à celui qu’il a fait arrêter sans pour autant empêcher son exécution. Andréani, qui ne peut le comprendre, lui reproche ses bons sentiments et sa lâcheté, voire sa trahison : « Vous vous demandez encore comment il est possible que vous soyez devenu un bourreau, un assassin. Oh, mon capitaine, c’est pourtant la vérité, il n’y a rien d’impossible : vous êtes un bourreau et un assassin. Vous n’y pouvez plus rien, même si vous êtes encore incapable de l’accepter. Le passé disparaît dans l’oubli, mon capitaine, mais rien ne peut le racheter." Le lieutenant, sans pitié pour ceux qui ont massacré des femmes sans défense, assume son devoir de soldat sans état d’âme. On suit les méandres des pensées du lieutenant sans se résoudre à le juger, et c’est la force de ce texte qui invite à la réflexion sur la question de la torture et n’offre aucune prise à un quelconque jugement de valeur. Andreani est un homme blessé, profondément déçu par Degorce qu’il a vraiment aimé, inadapté à toute vie « normale » : "Il n’existe aucun pays pour des hommes comme nous...la porte s’est ouverte sur l’abîme...nous sommes arrivés en enfers".

François Duval, la plupart du temps assis sur une lourde cantine militaire posée sur une toile de tente de l’armée, nous emporte dans ce récit violent avec une économie de moyens qui en démultiplie la force de frappe. Il est d’une présence très physique, compacte, dense, au-delà de toute douleur et en même temps, il sait traduire la moindre inflexion de cette langue incroyablement musicale. Il faut aller découvrir ce spectacle saisissant, fruit de la rencontre entre deux talents d’exception.

Où j’ai laissé mon âme, d’après le roman de Jérôme Ferrari, adaptation, mise en scène, interprétation de François Duval. Scénographie de Céline Lena. Lumières, Luc Degassart. Son, Jordan Allard. Au Petit Louvre, à 11h. durée : 1h30. tel : 04 32 76 02 79.

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