Eugène Onéguine de Tchaïkovski au Palais Garnier jusqu’au 27 février

Onéguine néo-romantique

Mis en scène sous des couleurs passéistes par Ralph Fiennes, l’opéra de Tchaïkovski est formidablement dirigé par Semyon Bychkov.

Onéguine néo-romantique

On avait beau connaître par cœur l’intrigue d’Eugène Onéguine, on n’en était pas moins tenu en haleine tout au long de la première représentation de l’opéra de Tchaïkovski, lundi 26 décembre, au Palais Garnier. Et même par moments carrément emporté par le lyrisme échevelé et puissant de cette œuvre au long cours (3h 30 avec 2 entractes) dont toute l’architecture repose sur une addition de malentendus et de malaises existentiels. Cette réussite presque sans fausse note, on la doit à une équipe formidablement soudée et entraînée par ses deux maîtres d’œuvre manifestement au diapason. Ils sont pourtant issus d’univers très différents.

L’un, Semyon Bychkov, chef d’origine russe aguerri et mondialement sollicité, fait – si besoin était – démonstration de son aptitude à diriger l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, poste on ne peut plus sensible auquel il vient récemment d’être nommé. L’autre, l’acteur, metteur en scène et réalisateur britannique Ralph Fiennes, aborde pour la première fois l’opéra, avec humilité, sans empiéter sur la musique et le chant. Tranchant avec les mises en scènes absconses et péremptoires vues récemment, à Paris comme ailleurs, l’opéra de Piotr Ilyitch Tchaïkovski, daté de 1879, se présente ici pour ce qu’il est : une suite de « scènes lyriques en trois actes et sept tableaux ».

Toiles peintes et costumes d’époque

Cette nouvelle production de l’Opéra de Paris n’a certes rien de révolutionnaire, et sa principale vertu consiste à n’imposer aucune vue globalisante mais à suivre les indications du livret et de la partition, tous deux romantiques en diable. Avec pour tout décor des toiles peintes, et des costumes d’époque aux couleurs pastel, la scénographie déroule une série de beaux tableaux passablement passéistes qui ne sont pas très loin des clichés sur la vieille et sainte Russie.

Passionné depuis sa jeunesse par le roman en vers de Pouchkine dont est inspiré l’opéra, Ralph Fiennes l’a porté à la scène et même au cinéma avec sa sœur Martha en 1999. Passé à la mise en scène, l’acteur shakespearien insuffle une intensité et une vibration constantes à l’opéra dont l’intrigue semble très actuelle. Revers de la médaille, le metteur en scène est plus attentif à la scénographie et à l’atmosphère de chaque tableau qu’à la direction des acteurs/chanteurs trop souvent plantés face au public. De même, les quelques morceaux dansés sur des chorégraphies néo-romantiques relèvent d’un kitsch d’un autre âge.

Autant les trois actes de l’opéra sont fortement différenciés, autant les scènes à l’intérieur de ces actes s’enchaînent avec fluidité. Les deux premiers se situent à la campagne, dans la propriété de la famille Larine à la fin de l’été. Ralph Fiennes les a placés sous le signe de la nature représentée par une futaie de bouleaux aux couleurs sépia peints sur les tentures qui délimitent la scène de taille et de géométrie variable selon les séquences.

Ces arbres envahissent tout, jusqu’à la chambre de la fille de la maison, Tatiana, créature impulsive et vibrante qui s’abandonne à son amour pour Eugène Onéguine. C’est un jeune dandy pétersbourgeois oisif et blasé introduit par un voisin, le poète Lenski, fiancé de sa sœur Olga. Or le dandy, non content de présenter une fin de non-recevoir aux avances de la jeune fille, la sermonne et lui commande plus de réserve.

Au deuxième acte, les arbres toujours présents sont recouverts d’une couche de neige qui tombe également sur la scène, symbole du coup de froid qui s’abat soudain dans les relations entre les deux vieux amis, Lenski et Onéguine. Se laissant emporter dans une rivalité de petits coqs qui les mène jusqu’au duel, les jeunes gens se font presque malgré eux déborder par leur orgueil. Lenski paiera de sa vie cet entêtement déraisonnable dans une situation qui confine à l’absurde à la manière d’Albert Camus.

Cœurs désaccordés

La nature encore et toujours, apparaît cette fois sous la forme de neige, au troisième acte, situé dans une salle de bal à Saint-Pétersbourg où s’est déplacée l’action. Tandis qu’Onéguine revenu en ville traîne littéralement derrière lui le cadavre de Lenski (image un peu trop appuyée), Tatiana paraît au bras du vieux Prince Grémine qu’elle vient d’épouser. Au grand dam d’Onéguine qui comprend soudain son erreur et veut reconquérir la jeune femme. Laquelle oppose à son tour un refus, non par vengeance mais par fidélité à la parole donnée. Et l’opéra de se clore sur la frustration poignante et le constat navrant de cœurs désaccordés et de rendez-vous manqués.

Tout cela fait l’objet de dialogues chantés par des interprètes de haute volée, ponctués de plus rares morceaux orchestrés. L’ensemble constitue un corpus lyrique que le chef conduit avec une autorité et un grand sens des couleurs et de l’équilibre entre les voix et la fosse. Très réactif et clairement en phase avec sa direction, l’Orchestre de l’Opéra de Paris n’est jamais pris en défaut, ni les chœurs dont les interventions sont des hymnes à la splendeur de la langue russe.

La distribution est composée d’interprètes en majorité russophones qui ont l’âge et le physique de leur rôle. Dans le rôle-titre, le baryton Boris Pinkhasovich ressemble plus à un notable de province qu’à un dandy. Armé d’une technique vocale irréprochable, il joue la partition avec aisance mais manque d’envergure et de prestance sur scène. Il se fait ravir la vedette par l’autre protagoniste masculin : le jeune Bogdan Volkov, Lensky rayonnant et ténor subtil dont la voix porteuse d’émotion est délicatement contrôlée dans les aigus. Seule la projection reste un peu faible.

Côté féminin, la soprano d’origine arménienne Ruzan Mantashyan campe une Tatiana impeccable et touchante. Sa voix juvénile montre autant de douceur dans les piani que de puissance dans les aigus. Pour sa part, la mezzo Marvic Monreal campe une Olga a la voix souple, agile, nuancée.

Deux bonnes surprises enfin du côté des seconds rôles. On voit revenir avec plaisir la mezzo Susan Graham à l’Opéra de Paris, dont elle est une habituée, dans le personnage de Madame Larina, figure maternelle pleine de charme et de douceur. Et la basse Alexander Tsymbalyuk qui fait montre en Prince Grémine d’une profondeur et d’un phrasé absolument renversants.

Photo : Guergana Damianova/OnP

Tchaïkovski : Eugène Onéguine. Avec Susan Graham, Ruzan Mantashyan, Marvic Monreal, Elena Zaremba, Boris Pinkhasovich, Bogdan Volkov, Alexander Tsymbalyuk, Peter Bronder, Amin Ahangaran, Mikhail Silantev. Mise en scène : Ralph Fiennes ; décors : Michael Levine ; costumes Annemarie Woods ; lumières : Alessandro Carletti ; chorégraphie : Sophie Laplane ; collaboration artistique : Kim Brandstrup. Chœurs (dir. Ching-Lien Wu) et Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Semyon Bychkov.

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de...

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