Lili Boulanger, Berg, Haydn et Richard Strauss à Radio France le 24 mai
Morts et transfigurations
Un programme habilement conçu par l’Orchestre philharmonique de Radio France aboutit à un concert stimulant entre tous.
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- 25 mai 2025
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L’ORCHESTRE PHILHARMONIQUE DE RADIO FRANCE, dont on dit par habitude qu’il est « à géométrie variable » (ce qui d’ailleurs n’est pas faux), aime imaginer des programmes mêlant présent et passé, musique de chambre et œuvres pour grand orchestre. Celui qu’il nous a offert le 24 mai dernier était un modèle du genre puisqu’il nous a permis de voyager à travers quatre époques et un ensemble d’effectifs plus variés encore.
Tout commence avec D’un matin de printemps, ultime œuvre symphonique de Lili Boulanger (1893-1918), page brève mais intense, à l’orchestration riche (les bois par trois, harpe, célesta) sans jamais qu’elle soit touffue. Morte très jeune de maladie, Lili Boulanger était souterrainement présente, d’une certaine manière, dans le Concerto « à la mémoire d’un ange » d’Alban Berg, œuvre dont la composition ne naquit pas spontanément après la mort de la jeune Manon Gropius, à l’âge de dix-huit ans, puisque le concerto avait déjà été commandé à Berg par le violoniste Louis Krasner, mais dont ce tragique événement fut le déclencheur. Musicien cultivé et impur, au sens d’un Mahler faisant son miel de différentes inspirations, Berg cite dans son concerto une chanson populaire carinthienne, souvenir de l’enfant qu’il eut à l’âge de dix-sept ans et qui fut élevé loin de lui, et un choral utilisé par Bach dans l’une de ses cantates.
Les pas de Kopat
Patricia Kopatchinskaya entre en scène à pas feutrés (elle jouera plus tard pieds nus, comme elle le fait toujours), en commençant de la coulisse la chanson carinthienne, puis enchaîne avec le concerto. Inutile de dire que son interprétation est concentrée, habitée, particulièrement expressive, moins sensuelle que charnelle : il ne s’agit pas pour elle de flatter l’auditeur par la beauté du son et du phrasé, mais de montrer comment la musique vient de son corps tout entier. L’orchestre fait entendre avec éclat tout ce qu’il y a de jeu dodécaphonique légèrement enivré dans la partition de Berg, sans jamais avoir raison de la soliste, qui jusqu’au bout affirme les pouvoirs de la vie.
Un autre moment étonnant est la reprise par les musiciens de l’orchestre du choral utilisé par Bach : certains en jouant de leur instrument, d’autres en chantant les paroles (« Es ist genug, Herr, wenn es dir gefällt » : « C’en est assez, Seigneur, si tel est ton désir »). Rarement concerto de Berg a été serti de cette manière par deux épisodes musicaux inattendus mais tout à fait en situation.
La fée Mirga
On reste en compagnie de la musique autrichienne, mais un siècle et demi plus tôt avec la Symphonie n° 7 « Le Midi » de Haydn (nous étions tout à l’heure au matin !), jouée debout par un effectif réduit : l’orchestre ne comporte plus que deux contrebasses, ce qui bien sûr allège la texture et met en valeur les différents solos (de violoncelle, de violon) qui balisent la partition. Un solo de contrebasse joliment charmeur, dans le Menuetto, crée la surprise, et la flûte, dans le finale, nous ferait presque penser à Rameau ! Ajoutons que Haydn nous étonne aussi en dédoublant le mouvement lent, un Recitativo, où le violon solo intervient avec tristesse, précédant un Adagio.
Si le Concerto « à la mémoire d’un ange » chante la mort et la transfiguration de Manon (et ce soir de Lili), le poème symphonique de Richard Strauss qui porte ce titre est une conclusion idéale à ce concert. On peut ne pas aimer Don Quichotte ou Une vie de héros, mais dans Mort et transfiguration Strauss fait preuve d’une relative concision et d’une élévation spirituelle qui évitent les développements sans fin des deux œuvres qu’on a citées. L’Orchestre philharmonique de Radio France, sous la baguette de cette fée qui a nom Mirga Gražinytė-Tyla (fée par le geste, par le sourire, par l’allure), renoue avec sa matière, sans épaisseur, et déploie son sens de la longue phrase sans surligner quoi que ce soit. À la toute fin, Mirga Gražinytė-Tyla nous propose de la suivre, en compagnie de l’orchestre, le 27 mai à Linz et le 28 mai à Vienne, où sera redonné ce concert. On a très envie de répondre à son invitation.
Illustration : Patricia Kopatchinskaya (photo dr)
Lili Boulanger : D’un matin de printemps - Berg : Concerto pour violon « à la mémoire d’un ange » - Haydn : Symphonie n° 7 « Le midi » - R. Strauss : Mort et transfiguration. Patricia Kopatchinskaya, violon ; Orchestre philharmonique de Radio France, dir. Mirga Gražinytė-Tyla. Maison de la radio et de la musique, 24 mai 2025.



