Médée de Benda et Gaëlle Arquez à l’Opéra Comique

Médée, la huitième Pléiade ?

En écho à la nouvelle production de Médée, l’Opéra Comique propose un ensemble de manifestations, dont la révélation d’un mélodrame et un récital de chant.

Médée, la huitième Pléiade ?

L’OPÉRA COMIQUE A POUR PRINCIPE de proposer une série de concerts en contrepoint aux productions principales qui rythment sa saison.

En marge des représentations de la Médée de Cherubini, on a ainsi pu entendre une autre Médée, celle de Georg Anton Benda (1722-1795), créée à Leipzig en 1775. Cet ouvrage ne se présente pas comme un opéra mais comme un mélodrame : les personnages déclament, sans chanter, sur une trame orchestrale qui traduit (ou accompagne, ou souligne, ou contredit) les passions qu’ils prétendent exprimer. Pygmalion de Rousseau, Werther de Pugnani, sont quelques exemples de ce genre expérimental qui connut son efflorescence dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. C’est ainsi qu’une troupe théâtrale, celle d’Abel Seyler, assura la création de la Médée de Benda, donnée ici, au sein de la petite salle Bizet, dans un arrangement pour piano à quatre mains signé Sammy El Ghadab, le livret original allemand de Friedrich Wilhelm Gotter étant traduit par Laurent Muhleisen.

Friederike Sophie Seyler, qui créa le rôle de Médée, était à l’époque une comédienne célèbre, surnommée « la Clairon allemande », en référence à Mademoiselle Clairon, acclamée dans le rôle de Phèdre de Racine à la Comédie-Française. Salle Bizet, c’est une autre sociétaire de la Comédie-Française, Sylvia Bergé, qui reprend le rôle. Les ongles noirs, la mine tragique, la démarche possédée, elle n’hésite pas à surjouer le personnage, à remplir tout l’espace de ses tourments et de ses fureurs. Elle n’a aucune difficulté à dévorer aussi bien Vincent Guérin (Jason), Flore Royer (la Préceptrice) que Fanny Soyer et Michèle Bréant (qui sont ici deux enfants et interprètent les deux suivantes de Dircé chez Cherubini), dont les rôles, il est vrai, sont fort épisodiques.

Côté musique, le piano sonne un peu fort (la salle Bizet, réservée aux conférences, n’est pas à proprement parler une salle de concert), sachant que la réduction efface bien sûr les couleurs de l’orchestre : ainsi les fanfares, qui doivent apporter menaces ou solennité, sonnent-elles joyeuses, voire guillerettes, faute de contraste.

De Médée aux Nuits d’été

Les Mémoires de Berlioz sont riches d’anecdotes mettant en scène le jeune artiste face à Cherubini, le directeur du Conservatoire aussi bien que le compositeur installé, désireux d’être reconnu par le pouvoir comme un musicien quasi-officiel. Mais Berlioz, au-delà des rivalités personnelles, aimait la musique de Cherubini, en tout cas certaines de ses œuvres, et programmer un récital en partie consacré à Berlioz, en contrepoint de la Médée de Cherubini, est chose judicieuse. C’est ainsi que Gaëlle Arquez, après quatre mélodies de Duparc, dont l’inévitable Invitation au voyage mais aussi La Vague et la cloche et Au pays où se fait la guerre, abordées comme des ballades tragiques, sans oublier la Romance de Mignon, interprète une Mort d’Ophélie frémissante et le cycle entier des Nuits d’été.

Il y aurait beaucoup à dire sur l’accompagnement au piano prévu par Berlioz en 1840 (avant qu’il orchestre en 1843 « Le Spectre de la rose », puis en 1855-1856 les cinq autres mélodies), notamment sur l’introduction instrumentale du « Spectre de la rose », ajoutée dans l’orchestration et qu’on entend désormais dans toutes les versions avec piano. Retenons simplement la délicatesse avec laquelle Susan Manoff se fait la complice de Gaëlle Arquez, la souplesse de son toucher au début du « Spectre », son sens de l’atmosphère dans « Au cimetière ».

Gaëlle Arquez est pourvue d’un timbre splendide et d’une facilité technique qui lui permet de ne jamais poitriner, mais elle ne s’aventure pas jusqu’aux profondeurs du grave sur le mot « linceul », dans « Sur les lagunes », ce qui peut étonner. On admire la manière dont elle déclame avec une infinie douceur le troisième « Reviens, reviens, ma bien-aimée » dans « Absence », tout en souhaitant un peu plus de variété dans l’expression, de la noirceur des mélodies centrales à l’espièglerie de « L’Île inconnue ».

Un Prélude de Rameau et, plus étonnant, Yuzin de Yann Tiersen, que choisit Susan Manoff, permettent à la chanteuse de reprendre souffle et de nous offrir, en bis, À Chloris de Reynaldo Hahn et une non moins délicieuse Poupée chérie de Déodat de Séverac. Peut-être un jour Gaëlle Arquez abordera-t-elle, au théâtre, un grand rôle berliozien. Nous l’attendons avec une sereine impatience.

Illustration : Médée par Joseph Stallaert (dr)

Benda : Médée. Avec Sylvia Bergé (Médée), Vincent Guérin (Jason), Fanny Soyer et Michèle Bréant (deux enfants), Flore Royer (la Préceptrice). Ayano Kamei et Flore-Elise Capelier, piano. Salle Bizet, 24 janvier 2025.
« L’Art du chant » : Gaëlle Arquez, mezzo-soprano ; Susan Manhoff, piano. Œuvres de Duparc, Berlioz, Rameau et Tiersen. Salle Favart, 9 février 2025.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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