Beethoven à la Fenice de Venise le 3 avril

Ludwig et Rudolf sont sur la lagune

Rudolf Buchbinder joue trois concertos de Beethoven en compagnie de l’Orchestre de la Fenice de Venise.

Ludwig et Rudolf sont sur la lagune

C’EST TOUJOURS UN PLAISIR DE SE RENDRE à La Fenice de Venise, théâtre construit en 1792 et qui, comme son nom l’indique, est toujours sorti plus beau que jamais des cendres auxquelles il avait été un temps réduit. On se souvient notamment de l’incendie qui l’embrasa en 1996, de sa reconstruction et de sa réouverture « com’era, dov’era » (« comme il était, là où il était ») : tous les Vénitiens et les amoureux de la musique célébrèrent sa renaissance en 2003. L’histoire des théâtres, on le sait, est aussi celui des incendies successifs dont ils furent les victimes.

La grande salle de la Fenice est l’une des plus dorées qu’on puisse imaginer. Et partout des anges musiciens entourent les loges : car il s’agit là d’un vrai théâtre à l’italienne, avec un parterre et, tout autour, cinq rangées de loges, sans corbeille, ni baignoire, ni balcon. Les amoureux des films de Visconti ont tous en mémoire les premières scènes de Senso, qui se déroulent lors d’une représentation mouvementée du Trouvère de Verdi.

Trois ? Tel est son choix

Comme un certain nombre de théâtres lyriques, la Fenice propose, outre sa saison lyrique, une saison de concerts : dix-huit programmes au fil de la saison 2024-2025, chacun étant joué deux fois. Le 3 avril, entre deux représentations d’Anna Bolena, c’est Rudolf Burchbinder qui est à la tête de l’Orchestre de la Fenice. Qui le dirige du clavier, plus précisément, car le programme ne comporte pas moins de trois concertos pour piano sur les cinq composés par Beethoven, successivement le Deuxième, le Quatrième et le Premier. On peut s’étonner de ce programme : pourquoi ces trois concertos ? pourquoi dans cet ordre ? Ne cherchons pas : Rudolf Buchbinder s’est abandonné à sa fantaisie. On sait que Martha Argerich, par exemple, n’a jamais abordé le Quatrième Concerto. Alors, laissons Buchbinder interpréter ceux qui l’inspirent le plus en ce moment.

Comment sont disposés les musiciens, dans cette configuration ? L’orchestre joue non pas sur la scène à proprement parler, mais à l’avant-scène, sur le plancher recouvrant la fosse, devant le rideau baissé. Même s’il ne se compose que d’un nombre restreint d’instrumentistes (trois contrebasses, quatre violoncelles), il sonne assez fort, mais aussi d’une manière qu’on qualifiera de massive, l’acoustique d’un théâtre, on le sait, ayant peu à voir avec celle d’une salle de concert – et ici elle est plutôt mate, sans grande réverbération. Inutile de préciser qu’il ne s’agit pas d’une exécution dite « historiquement informée » : Rudolf Buchbinder s’est manifestement assuré que les membres de l’orchestre jouaient ensemble et l’accompagnaient avec entrain. Que les cors semblent venir d’ailleurs n’est pas son souci, et si les bois partagent avec lui une atmosphère baignée de poésie (à la fin du mouvement lent du Deuxième Concerto), c’est le fruit du talent des instrumentistes de l’orchestre.

Buchbinder, pianiste d’abord

Quant au pianiste, dans le cas où il est également chef d’orchestre, il y a différentes manières de l’installer : soit, dos au public, c’est-à-dire face à l’orchestre qu’il a devant lui, disposé en éventail, à sa gauche et à sa droite ; c’est ainsi qu’on a pu voir, par exemple, Christian Zacharias à la tête de l’Orchestre national de France il y a quelques années. Soit, dans la position habituelle du soliste, de profil par rapport au public, mais tournant le dos aux premiers violons : c’est la solution choisie par Buchbinder, qui donne ainsi quelques départs aux musiciens et, quand il joue, se repose sur la vigilance du violon solo de l’orchestre. Le pianiste se concentre sur son jeu, chatoyant, délicat, plus fluide que marqué par des contrastes abrupts. La manière dont il aborde cette musique est bien sûr le fruit de nombreuses décennies de réflexion sur les partitions de Beethoven, de Schubert et bien d’autres (Rudolf Buchbinder est né en 1946). On sait que, non content de jouer les Variations Diabelli, il a commandé à onze compositeurs, de Tan Dun à Philippe Manoury et Brad Lubman, une nouvelle variation sur la même valse de Diabelli, de manière à constituer une suite au cycle de Beethoven.

C’est peut-être, des trois concertos inscrits au programme, le Quatrième qui convainc le plus : l’orchestre parvient à un certain lyrisme dans le premier mouvement, le soliste fait preuve d’une profonde intériorité dans le mouvement lent, le finale est enlevé avec brio, alors que le Deuxième Concerto (sauf l’Adagio, comme on l’a dit) sonne encore comme une entrée en matière. Après l’entracte, le Premier Concerto boucle la soirée : car cette partition, quoiqu’assez développée, se souvient encore beaucoup de Mozart, et brille notamment par son finale plein de rebondissements. Mais Rudolf Buchbinder n’a pas tenu à nous faire une démonstration historique ou savante : celle de son talent suffit à notre bonheur.

Illustrations : la disposition de l’orchestre au cours d’un concert, ici en compagnie de Diego Matheuz (photo Michele Crosera/dr). Rudolf Buchbinder (photo Marco Borggreve/dr). La Fenice baignée par les eaux d’un canal (photo Thinkstockphoto/dr)

Beethoven : Concertos pour piano et orchestre n° 2, n° 4 et n° 1. Rudof Buchbinder, piano et direction ; Orchestra del Teatro la Fenice di Venezia. Venise, la Fenice, 3 avril 2025 (concert doublé le 5 avril).
Rudolf Buchbinder interprétera le Concerto en fa majeur de Gershwin à l’occasion du concert de rentrée de l’Orchestre national de France, le 11 septembre prochain, à l’Auditorium de Radio France.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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