Le Paradis et la péri de Schumann à la Philharmonie de Paris le 23 janvier
Le paradis, la péri et la Philharmonie
Dans un magnifique élan, Philippe Jordan conduit Schumann jusqu’au paradis où l’attend une péri avec impatience.
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- 24 janvier
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À CÔTÉ DE NOMBREUSES PARTITIONS hantées par la nuit, le doute et la folie, Schumann a laissé quelques œuvres lumineuses parmi lesquelles le Concerto pour piano en la mineur et cet oratorio sublime qui a pour titre Le Paradis et la péri (Das Paradies und die Peri). Nous employons le mot oratorio, mais il n’est pas question ici, précisément, d’une œuvre religieuse, même si elle raconte la manière dont une péri (fée de la mythologie persane), après deux échecs, se voit ouvrir les portes du paradis après qu’elle y a apporté la larme de repentir d’un criminel. Chantal Cazaux y voit plutôt « un prototype hybride, sorte de gigantesque lied orchestral et choral ».
Le Paradis et la péri fait aussi partie des œuvres pour solistes, chœurs et orchestre composées par un Schumann désireux d’aborder le genre de l’opéra allemand (sa « prière du soir et du matin », selon son propre aveu) et qui composa simultanément Genoveva, son seul opéra en définitive (créé en 1850), et cette autre partition davantage destinée au concert qu’au théâtre, qu’il a choisi d’intituler Scènes du Faust de Goethe. Il arrive que Le Paradis et la péri soit pourvu d’une mise en scène, comme ce fut le cas il y a quelques mois à la Seine musicale, mais la salle de concert lui convient mieux, l’action de l’œuvre ne procédant pas précisément du drame, et les voix solistes, alternativement, incarnant un personnage et racontent tel ou tel épisode.
Schumann en Orient
À la Philharmonie de Paris, sans costume ni accessoire d’aucune sorte, c’est le Chœur de Radio France et l’Orchestre national de France qui abordent la partition, sous la direction de Philippe Jordan (qui succédera à Cristian Măcelaru au poste de directeur musical de cette formation à partir de la rentrée 2027). L’œuvre commence dans la plus grande douceur, avec une mélodie confiée aux premiers violons, que rejoignent bientôt les autres pupitres de cordes. Jusqu’à la fin, on pourra goûter la manière dont l’écriture de Schumann pour les cordes est ici particulièrement riche, tressée, imaginative, et la manière dont les musiciens du National font circuler l’énergie des contrebasses aux altos, aux violoncelles, aux violons. Et c’est là qu’on aimerait que les violons I dialoguent avec les violons II, de part et d’autre du chef, plutôt que d’être situés côte à côte.
Schumann n’a pas la réputation d’être un grand orchestrateur, opinion générale qu’il conviendrait de nuancer car tout est bien sûr question d’interprétation ; on se souvient par exemple de la manière dont un Daniele Gatti, à la tête de la même formation, fait sonner les symphonies. Dans Le Paradis et la péri, les bois apportent de belles couleurs (la clarinette en particulier), les cors sont traités avec plus d’égards que les autres cuivres, et Schumann s’autorise quelques percussions alla turca (cymbales, grosse caisse) afin d’évoquer l’Orient de fantaisie dans lequel baigne sa partition.
Préparé de main de maître par Lionel Sow, le chœur a la vaillance et la souplesse qu’on attend de lui ; quatre voix se détachent du grand ensemble dans la troisième partie, et donnent du relief à une partition parmi les plus colorées, les plus contrastées aussi, que nous a laissées Schumann. Tout est rendu avec soin et clarté sous la direction d’un Philippe Jordan, qui s’anime graduellement au fil de l’œuvre jusqu’à une conclusion exaltée, exceptionnelle chez un compositeur qui fut le champion des orages intérieurs et dont le destin personnel fut plus proche de celui d’un Manfred.
L’enthousiasme est la clef du paradis
Au sein des solistes, c’est au ténor Werner Güra qu’incombe l’essentiel de la narration, un peu à la manière des Passions de Bach. La Péri est le seul rôle, à proprement parler, imaginé par Schumann pour son Paradis. Elle a ici la voix d’Hanna-Elisabeth Müller, qui épouse la conception de Philippe Jordan : calme et retenue, elle s’échauffe au fil de ses interventions et se livre tout entière dans le vaste finale avec chœur, qu’elle traverse dans une espèce d’euphorie, ses transports ne nuisant jamais à la beauté du chant.
Un quatuor complète la distribution. À la voix de contralto sans lourdeur de Wiebke Lehmkuhl répond le soprano lumineux de Magdalena Lucjan, qu’on aurait souhaitée plus enflammée dans l’air de la fiancée de la deuxième partie. Cyrille Dubois, qui lui aussi raconte et incarne tour à tour (le tyran Gazna, un fiancé brûlant de fièvre), alterne la délicatesse et le feu avec cet art qu’on lui connaît, et la belle voix grave d’Edwin Crossley-Mercer donne de la profondeur à cet ensemble qui, dans la première partie, nous offre un petit quatuor qu’on croirait sorti d’Oberon de Weber. L’orientalisme a du bon quand il nous entraîne avec un pareil élan vers le paradis.
Illustration : Lalla Rookh par Henry Corbould (1844). Photo Royal Academy of Arts, Londres. C’est d’un poème de Thomas Moore intitulé Lalla Rookh qu’est inspiré Le Paradis et la péri de Schumann.
Schumann : Le Paradis et la péri. Avec Hanna-Elisabeth Müller (soprano), Magdalena Lucjan (soprano), Wiebke Lehmkuhl (contralto), Werner Güra (ténor), Cyrille Dubois (ténor), Edwin Crossley-Mercer (baryton-basse) ; Chœur de Radio France (dir. Lionel Sow), Orchestre national de France, dir. Philippe Jordan. Philharmonie de Paris, 23 janvier 2026.



