Au Théâtre de L’Athénée jusqu’au 30 mars
Le Misanthrope, de Molière
Eric Elmosnino excelle en Misanthrope, dans la mise en scène tirée au noir de Georges Lavaudant.

« Je veux qu’on soit sincère… ». Dès la première scène du Misanthrope Alceste affiche la couleur et déclare la guerre à l’hypocrisie. Cet Alceste anguleux, lancé bille en tête dans un combat perdu d’avance contre les lois de la mondanité, c’est Eric Elmosnino. Tout au long du spectacle qui va suivre (deux heures sans entracte), tel un oiseau déplumé, il va porter haut le flambeau de la résistance aux lois du monde et, seul contre tous, défendre bec et ongles son credo.
Avec une maîtrise consommée dans la diction des alexandrins, ménageant leur musique, leur balancement, avec des respirations, des accélérations, crescendos et autres glissandos, l’acteur, quoiqu’en tenue de soirée comme les autres, a l’air d’un alien. Et s’affirme sans conteste comme l’Alceste de sa génération. Capable de faire passer des rimes aussi difficiles que « cette jeune veuve » avec « défauts qu’on lui « treuve » [trouve]. Vers qui disent tout de sa dépendance à la coquette Célimène qu’il prétend réformer en savourant quoiqu’il en dise les souffrances qu’elle lui inflige.
Très à l’aise dans la mise en scène exigeante, pointilleuse de Georges Lavaudant qui monte pour la première fois Molière et tire au noir la comédie atrabilaire si peu comique, en cinq actes et en vers (1666). De profil comme son interlocuteur, Philinte l’honnête homme (le débonnaire François Marthouret), Alceste se lance dans une joute verbale à fleurets mouchetés, devant un mur de miroirs oxydés, planté au milieu de la scène évoquant immanquablement la cour de Versailles où ce beau monde s’affiche, se mire et s’admire. Mais tout change au deuxième acte, lorsque Célimène, la jeune et belle veuve, paraît : oh surprise, le mur-miroir pivote soudain sur lui-même et fait apparaitre l’envers du décor.
Derrière le miroir, sur de simples portants est accrochée toute une garde-robe féminine aux couleurs éclatantes témoin de la futilité de la dame, son caractère volage, fuyant, insaisissable. Face à Alceste qui la taraude et veut faire tomber le masque, la femme forteresse imprenable, jouée par l’onduleuse Mélodie Richard, se lance alors dans un plaidoyer pro domo dont l’argumentation tient en ce seul vers « Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable ? ». Il apparaît très vite que le couple Alceste/Célimène s’avère intenable. A qui la faute ? Chacun a son idée là-dessus et prétend détenir la vérité. Pour le spectateur appelé à jouer le rôle d’arbitre dans ce spectacle d’où n’est pas exclue une dose de misogynie, il est clair qu’ils sont tous les deux également narcissiques et complaisants. Mais alors que lui ne l’est qu’envers lui-même, elle l’est aussi envers les autres.
Panier de vipères
Dans leur combat douteux, c’est elle qui va l’emporter car elle détient une carte maîtresse : la jeunesse. Mais cette vérité n’apparaîtra qu’au terme de péripéties purement verbales où Molière s’en donne à cœur joie avec des vers finement acérés, dans des passes d’armes rythmées par les changements de décor. En fait, mur de miroirs troubles et garde-robe éclatante figurent les deux facettes d’un même monde condamné.
Avec gourmandise, chacun des deux va affronter ses propres démons. Lui, intraitable face à son ami Philinte qui lui suggère inlassablement d’arrondir les angles. Ou encore dans ce grand moment de la pièce où il s’épuise à convaincre le rimailleur Oronte (Aurélien Recoin, plus fat que nature) que la chanson populaire « J’aime mieux ma mie, au gué… » vaut infiniment mieux que les « méchants vers à la pompe fleurie » où d’aucuns se ridiculisent (suivez mon regard). Le ton monte entre ces deux coqs piqués à vif et l’affaire ira jusqu’en justice où Alceste, comble d’iniquité, sera condamné pour excès de franchise.
Pour sa part, Célimène se divertit fort dans la course effrénée à la coquetterie, son sport favori. Ses partenaires les plus faciles à manœuvrer sont les « petits marquis » Acaste et Clitandre qui se prétendent … ses prétendants et atteignent des sommets de cuistrerie. Les femmes sont plus « dures à cuire » car sur le marché de la fatuité, la concurrence est rude ! Ainsi la vipère Arsinoé (Astrid Bas délicieusement retorse) avec qui elle rivalise d’hypocrisie.
Seule, dans ce panier de vipères, Eliante (exquise Anysia Mabe) reste fidèle à la ligne de probité et de sincérité qu’elle s’est fixée. Cela suffit-il pour qu’Alceste change son point de vue ? Que nenni, il va s’obstiner dans sa quête d’un « endroit écarté » où il pourra déguiser son dépit amoureux en haine du genre humain. Et goûter pleinement le sentiment de sa supériorité.
Le Misanthrope, de Molière, mise en scène Georges Lavaudant, au Théâtre de l’Athénée jusqu’au 30 mars, https://www.athenee-theatre.com
Dramaturgie : Daniel Loayza. Scénographie et costumes : Jean-Pierre Vergier. Assistante à la mise en scène : Fani Carenco. Maquillage, coiffure, perruques : Sylvie Cailler, Jocelyne Milazzo. Assistante costumes : Siegrid Petit-Imbert. Création lumière : Georges Lavaudant, Cristobal Castillo-Mora. Création son : Jean-Louis Imbert
Avec Eric Elmosino, François Marthouret, Mélodie Richard, Aurélien Recoing, Astrid Bas, Luc-Antoine Diquéro, Anysia Mabe, Bernard Vergne, Mathurin Voltz.
Photo : Marie Clauzade



