L’Homme qui aimait les chiens, au Théâtre de l’Athénée jusqu’au 22 février
L’odyssée de l’assassin de Trotski
Fernando Fiszbein a fait du livre de Leonardo Padura un opéra de chambre austère sur un livret d’Agnès Jaoui et une mise en scène foisonnante de Jacques Osinski. Une histoire passionnante portée par des interprètes très engagés.
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- 20 février
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Disons-le d’emblée, l’opéra L’Homme qui aimait les chiens présente beaucoup plus d’intérêt pour l’histoire qu’elle déroule que pour la composition musicale d’un minimalisme austère de Fernando Fiszbein. Ni airs, ni duos, ni ensembles, ni lignes mélodiques repérables dans cet opéra de chambre de près de deux heures d’un seul tenant avec dans la fosse sept membres de l’Ensemble Court-circuit. Seule la présence dans l’orchestre du bandonéon introduit un peu de couleur, témoignant des origines latino-américaines du compositeur. À charge pour les six interprètes qui s’expriment dans un parlé-chanté un peu monocorde, de donner de la complexité et de l’épaisseur à leur personnage. Ils/elles s’en acquittent fort bien, très impliqués dans leur rôle respectif (parfois ils en jouent deux).
Créé en janvier dernier au théâtre de Caen qui l’a coproduit, le spectacle, inspiré du roman éponyme du Cubain Leonardo Padura, réunit une phalange d’artistes manifestement soudés. Très en phase avec le compositeur avec qui elle a déjà travaillé, Agnès Jaoui en a écrit le livret, et lit par intermittences, en voix off, des extraits éclairants de l’ouvrage. Lui aussi familier du compositeur, le metteur Jacques Osinski l’a découpé en séquences qui mettent toujours aux prises deux ou plusieurs protagonistes de cette sombre et tragique histoire, autour du bureau de travail de l’un ou de l’autre.
Astucieuse et efficace, la scénographie de Yann Chapotel permet de diffuser sur un rideau-écran transparent, tendu sur l’avant-scène, une foule de documents : photographies, archives filmées, films d’animations et même images issues de l’intelligence artificielle. Le tout associe la grande histoire des peuples et la petite, celle des individus. Des sur-titres soit traduisent les nombreuses langues parlées sur scène (espagnol, russe, anglais…), soit replacent les séquences dans leur contexte, signalant les étapes de la longue cavale de Trotski depuis son expulsion de l’URSS, décrétée par Staline en 1929, jusqu’à son assassinat à Mexico en 1940.
Stances de la manipulation
Cet assassinat par le militant communiste espagnol Ramon Mercader constitue le climax de l’opéra. Mais au fil des nombreux allers-retours dans le temps qui l’annoncent s’égrènent les stances de sa manipulation par les services secrets soviétiques. Parti des tranchées de l’armée républicaine assurant la défense de Madrid en 1936 contre l’armée franquiste, Ramón, aiguillonné par sa mère, la militante communiste fanatique (mal nommée Caridad), rejoint Moscou, en pleine purge stalinienne. Pris en main par le recruteur de la police soviétique Kotov qui le transforme en Jacques Mornard, sujet belge, il se fait passer pour un sympathisant trotskiste afin de s’introduire, via une cynique conquête féminine, dans l’intimité de l’exilé.
Loin de verser dans le manichéisme et le dogmatisme militant auxquels conduit souvent l’affrontement entre hérauts de causes opposées, l’opéra donne une tonalité tragique au sort du bourreau comme à celui de la victime. Dans une distribution vocale qui fait la part belle aux personnages masculins, le baryton basse Olivier Gourdy convainc dans les différentes facettes de son personnage : Ramón, d’abord fougueux soldat de l’armée républicaine espagnole, puis agent soviétique fanatique, enfin témoin désenchanté de son propre aveuglement. Pour sa part, le ténor Pierre-Emmanuel Roubet campe un Trotski humain, touchant dans son quotidien partagé avec sa femme Natalia. Enfin, le baryton Vincent Vantyghem incarne un Kotov de belle prestance.
Photo Pierre Grobois
Fernando Fiszbein : L’Homme qui aimait les chiens. Livret : Agnès Jaoui. Avec Léa Trommenschlager, Juliette Allen, Camille Merckx, Pierre-Emmanuel Roubet, Vincent Vantyghem, Olivier Gourdy. Mise en scène : Jacques Osinski. Lumières : Catherine Verheyde. Costumes : Sylvette Dequest. Scénographie-vidéo Yann Chapotel. Ensemble Court-Circuit, dir. Jean Deroyer. Théâtre de l’Athénée, 19 février 2026. Prochaines représentations : 21 et 22 février.



