Don Giovanni, jusqu’au 30 novembre au Capitole de Toulouse
Don Giovanni tel qu’en lui-même...
Agnès Jaoui met en scène un Don Giovanni attirant/repoussant au Capitole de Toulouse.
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- 21 novembre
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« Enfin un Don Giovanni qui ressemble à un Don Giovanni ! » Christophe Ghristi, le patron de l’Opéra de Toulouse, ne cachait pas sa satisfaction au soir de la première, le jeudi 20 novembre, du plus fameux des opéras de Mozart mis en scène par Agnès Jaoui. Rien de révolutionnaire en effet, rien non plus de dogmatique, d’outrancier ni de répulsif dans le spectacle plaisant et richement doté qui étrenne sa carrière au Capitole avant d’être repris au printemps prochain dans les quatre autres maisons d’opéra coproductrices : Marseille, Montpellier, Dijon, Tours. À l’heure de #MeToo et des Don Giovanni triturés à la sauce prédateur toxique, cette production à contre-courant dominant met en avant autant les charmes que les maléfices du séducteur. Elle a quelque chose d’à la fois passéiste et rafraîchissant.
Avouant aborder ce sommet de l’art lyrique avec humilité, « totalement au service de la musique », Agnès Jaoui, qui aime à répéter qu’elle a suivi une formation de chanteuse lyrique, signe ici sa troisième mise en scène d’opéra après Tosca en 2019, et l’opéra baroque oublié L’uomo femina, l’an dernier. En bonne routière des métiers de la scène, la réalisatrice multi césarisée a pris l’œuvre de Mozart créée en 1787 à Prague pour ce qu’elle est : un dramma giocoso en deux actes, littéralement « drame joyeux ».
La metteuse en scène voit dans cet oxymore toute l’ambivalence du personnage qui revendique son amour pour la liberté (Viva la libertà, clame-t-il à gorge déployée à la fin du premier acte) sans reconnaître ce droit aux autres. Attraction/répulsion pour l’irrésistible séducteur transgressif et iconoclaste qui n’admet aucune contrainte morale ou religieuse… on retrouve la mystérieuse alchimie du désir telle qu’elle obsède la réalisatrice du Goût des autres. De même, elle met en évidence avec finesse la difficulté qu’ont les proies de Don Giovanni à se libérer de son emprise et à s’abandonner aux délices de l’amour, fût-il réciproque comme c’est le cas entre Donna Anna et Don Ottavio.
Fenêtres en quadrilobe
Ce retour aux sources concerne également la scénographie d’Éric Ruf et les (somptueux) costumes de Pierre-Jean Larroque qui situent l’opéra en Espagne au XVIIe siècle, ainsi que l’a peinte la première pièce sur le sujet, El Burlador de Sevilla, du moine poète Tirso de Molina (1617). Sur scène se retrouve l’Espagne austère de l’Inquisition dans la magnificence du pouvoir absolu avec des personnages inspirés des portraits du Greco ou de Velasquez. Très réussi, le décor se décompose et recompose au gré de l’action en place publique ou en cour de palais cernée de façades gothiques artistement dégradées, percées de fenêtres en quadrilobe et de balcons finement ouvragés.
Exigeante sur le plan des intentions et des moyens, la production un rien conventionnelle se place sous les auspices des plus grands metteurs en scène d’opéra comme Giorgio Strehler ou Jean-Pierre Ponnelle. Elle l’est moins sur le détail de la direction des acteurs/chanteurs. Cela tient sans doute à la double distribution vocale appelée à alterner au fil des représentations et qui doit se rôder.
Pour l’heure, le spectacle manque parfois d’allant et s’étire un peu en longueur (3 heures 30 dont un entracte) avec des interprètes souvent cantonnés à des gestuelles conventionnelles et répétitives ou plantés face au public. De plus, quelques scènes donnent une impression de déjà-vu, tel le badinage de Don Giovanni et de la paysanne Zerlina zigzagant entre les linges séchant sur un fil au fond d’une cour. Ou encore le trio des masques apparaissant dans une loge d’avant-scène.
Très jeune chef
Un peu à l’étroit dans la fosse pas si vaste du Capitole, l’orchestre maison doit parfois se scinder pour s’installer en partie dans ces mêmes loges. Sans doute, cet orchestre que l’on a connu en meilleure forme, doit-il lui aussi s’acclimater au très jeune chef (vingt-cinq ans), Riccardo Bisatti, qui le dirigera pendant toutes les représentations. Celui-ci s’avère moins probant dans les grands ensembles où l’orchestre à tendance à couvrir les voix que dans les airs solistes. Notamment dans l’accompagnement du poignant lamento où Donna Elvira avoue qu’elle éprouve toujours de la pietà (comprendre : de l’amour) pour le séducteur qui l’a épousée pour aussitôt l’abandonner.
La distribution que l’on a vue le soir de la première regroupe des chanteurs aguerris qui ont atteint leur maturité et se montrent plus ou moins engagés dans la production. La basse Nicolas Courjal endosse pour la première fois le rôle de Don Giovanni, habituellement dévolu aux barytons, avec une élégance et une belle endurance, mais sans toujours traduire toute la hargne et la soif de plaisir de l’insatiable séducteur. Le baryton Vincenzo Taormina campe son alter ego, le valet Leporello. Il répond à la définition comique du rôle, sans éclats vocaux particuliers.
Non plus que le trio de chanteuses qui incarnent successivement les trois conquêtes de Don Giovanni. La soprano Andreea Soare en Donna Anna violentée d’entrée de jeu par Don Giovanni dispose de moyens vocaux indéniables mais le chant est heurté, dépourvu de legato. En Donna Elvira, la mezzo Karine Deshayes donne l’impression de faire le job, sans plus. Pour sa part, la soprano Anaïs Constans surjoue la partition de la mutine paysanne Zerlina.
Voix d’outre-monde
Côté seconds rôles masculins, Dovlet Nurgeldiyev, ténor lyrique d’origine turkmène, a le timbre séduisant requis pour le rôle de Don Ottavio, le promis de Donna Anna, mais ne résiste pas à quelques fioritures dont on pourrait se passer. La basse Adrien Mathonat s’engage à fond dans le rôle du bouillonnant Masetto qui voit sa promise Zerlina ravie par Don Giovanni le jour même de ses noces. Enfin, mais non des moindres, la basse géorgienne Sulkhan Jaiani impressionne en statue du Commandeur à la voix d’outre-monde, tout à fait immobile dans sa niche haut perchée jusqu’à ce qu’il se saisisse soudain de la main de Don Giovanni pour l’entraîner aux enfers.
Très significativement la représentation s’achève sur le vibrant banquet des victimes de Don Giovanni dans un ensemble où éclate leur joie à voir le « dissolu puni » (premier titre de l’opéra). Un lieto fine (fin heureuse) choisi par la production conformément à la première version pragoise de Mozart, mais contrairement à la plupart des mises en scènes actuelles, qui lui préfèrent d’autres versions tardives avec une fin nettement plus sombre, rédhibitoire, desespérée.
Photo : Mirco Magliocca
Mozart : Don Giovanni. Avec Nicolas Courjal, Vincenzo Taormina, Karine Deshayes, Andreea Soare, Dovlet Nurgeldiyev, Anaïs Constans, Adrien Mathonat, Sulkhan Jaiani. Décors : Éric Ruf ; costumes : Pierre-Jean Larroque ; lumières : Bertrand Couderc ; vidéo : Pierre Martin Oriol. Chœur et Orchestre national du Capitole de Toulouse, dir. Riccardo Bisatti. Toulouse, Capitole, 20 novembre 2025. Jusqu’au 30 novembre.



