Don Giovanni au Festival d’Aix Jusqu’au 18 juillet
Don Giovanni prédateur pédophile
Dans la mise en scène de Robert Icke l’incorrigible libertin de Mozart est vu au prisme de la génération Metoo.
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- 5 juillet 2025
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La programmation de Don Giovanni, chef d’œuvre de Mozart plébiscité par le public, aurait dû apaiser les inquiétudes qui pèsent sur l’avenir du Festival d’Aix-en-Provence depuis la disparition brutale en mai dernier de son directeur, le très charismatique Pierre Audi. Il n’en est rien, tant le spectacle donné en ouverture de la manifestation a laissé sinon furieux, du moins perplexe.
Dans la salle moderne du Grand Théâtre de Provence (donc providentiellement climatisée), la production fait intervenir à profusion les nouvelles technologies tant sous la forme d’images que de sons. Dès l’ouverture, le spectateur est sollicité par des vidéos (en noir en blanc) et des sons électroniques (comme dans les films de David Lynch) qui ne laissent pas de l’interpeller et de surcharger de signes l’image que les très nombreux metteurs en scène modernes (de Peter Brook à Tcherniakov et Sivadier) ont forgée du glorieux libertin, ici même à Aix.
Cliché à la mode
Dans cette version absconse, glaciale et glacée, de l’œuvre fétiche du Festival (c’est la huitième production depuis la première en 1949), il s’agit manifestement de faire sortir les interprètes (et le public) de leur zone de confort (pour reprendre un cliché à la mode). Et de fournir à tout prix une vision nouvelle du personnage susceptible de marquer son époque. Objectifs atteints sans que cela soit nécessairement une réussite.
Deux maîtres d’œuvre très contrastés sont à la manœuvre. D’un côté, le jeune prodige de la scène anglaise, Robert Icke, bien connu pour son travail sur les classiques d’Eschyle à Tchekhov en passant par Shakespeare, qui signe là son premier opéra. Et le vétéran de la direction d’orchestre, Simon Rattle, familier de la scène aixoise depuis près de trente ans. Les partis-pris radicaux du premier ne nous étonnent pas, en revanche les consentements du second (tempi ralentis ou accélérés au gré de la mise en scène, récitatifs sacrifiés, intrusions de sons intempestifs…) nous surprennent.
Si le metteur ne daigne pas nous éclairer sur son interprétation du dramma giocoso en deux actes de Mozart, en revanche, le second s’exprime longuement dans le programme de salle, et on lui en sait gré. Tout part, dit en substance Simon Rattle, de ces mots prononcés par le valet de Don Giovanni, Leporello, dans le premier récitatif, qui demande à son maître après le meurtre du Commandeur : « Qui est mort, vous ou le vieil homme ? » Réponse du metteur en scène (si l’on a bien compris) : le commandeur aux allures de Dandy, père de Donna Anna, violée par Don Giovanni d’entrée de jeu, et son séducteur ne seraient qu’un seul et même homme, pris aux deux âges opposés de la vie. Le jeune homme en jogging blanc à capuche qui se démène sans répit pour assouvir sa soif de conquêtes (lesquelles vont jusqu’à la pédophilie) ne ferait ainsi qu’une personne avec son double (son surmoi ?), la statue du Commandeur nommée par Leporello « l’homme de pierre » qui au finale le voue aux enfers.
Aucun répit, ni respiration, ni moment de grâce et de légèreté pourtant très présents dans le livret de da Ponte et dans la partition ne sont admis dans cette trajectoire inexorable qui mène à la mort. Aucun travestissement (le maître déguisé en valet et vice-versa) non plus, et quand on inflige un masque à Donna Elvira, la malheureuse épouse délaissée de Don Giovanni, ce n’est pas pour la conduire au bal mais pour mieux la manipuler et l’attacher en martyre masochiste à un pilier.
Sous-sol d’une clinique
Sinistre, à l’image de la production, la scène tout en noir et blanc est une sorte de sous-sol (avec sacs poubelles) d’une clinique. Don Giovanni s’y tient tapi et lorsqu’il tente de s’en échapper, une chute le renvoie par le fond, roulant brutalement dans l’escalier (Dieu merci un cascadeur joue son rôle sans qu’on n’y voie goutte). Formant un niveau supérieur, une mezzanine apparaît de temps à autre constituant une scène dans la scène, avec des plateaux annexes, cernés ou pas de rideaux où les différents protagonistes jouent tour à tour leur partie.
Des vidéos de femmes mannequins en sous-vêtements défilent tristement. Et lorsque Leporello énumère, dans son air fameux, le catalogue des proies du séducteur, c’est un acte d’accusation. Parmi elles, il y a « la piccina » (la petite). Apparaît alors une petite fille silencieuse qui traîne son Doudou. Elle reviendra hanter la scène à plusieurs reprises tout au long du spectacle. Don Giovanni – donc Le Commandeur – pédophile ? Cela ne s’était jamais fait, en effet. Et sa condamnation, à l’heure de Metoo, serait l’équivalent moderne de l’enfer chrétien auquel il est finalement voué. Soit !
En vertu du même principe de nouveauté, la direction de Simon Rattle à la tête de l’Orchestre de la Radio bavaroise, qu’il dirige depuis 2023, nous a semblé au premier acte trop dépendante, on l’a dit, des choix de mises en scène. Elle s’est révélée ensuite dans toute sa subtilité, notamment dans l’accompagnement des airs chantés par la mezzo-soprano Magdalena Kožená (son épouse à la ville) qui, au deuxième acte, campe une Elvire déchirante, épouse délaissée par le séducteur, mais jamais résignée. De sa voix très sûre, le jeune baryton italien Andrè Schuen est bien à la hauteur du rôle de Don Giovanni, phénix résilient, trimballant partout au deuxième acte sa perche à perfusion (victime d’une crise cardiaque ou du sida auquel l’expose son nomadisme sexuel ?).
La distribution globalement très jeune comporte nombre d’anciennes recrues de l’Académie du Festival d’Aix, très investis scéniquement comme vocalement. Ainsi la basse Krzysztof Bączyk qui compose un Leporello figé, censeur nullement complice des frasques de son maître. Issus aussi de l’Académie, la soprano Madison Nonoa joue une Zerline pétulante, la belle voix de ténor Amitai Pati un Don Ottavio que la mise en scène a voulu terriblement ennuyeux, et la basse polonaise Paweł Horodyski un Masetto débordant d’énergie vitale. Venue d’horizons sud-africains, la soprano Golda Schultz incarne pour sa part une Donna Anna impérieuse, armée d’une inflexible détermination vengeresse.
Photo : Monika Rittershaus
Mozart : Don Giovanni. Avec Andrè Schuen, Krzysztof Bączyk, Golda Schultz, Magdalena Kožená, Amitai Pati, Clive Bayley, Madison Nonoa, Paweł Horodyski. Mise en scène : Robert Icke ; scénographie : Hildegard Bechtler ; costumes : Annemarie Woods ; lumières : James Farncombe ; chorégraphie : Ann Yee ; vidéo : Tal Yarden ; son : Mathis Nitschke ; dramaturgie : Klaus Bertisch. Estonian Philharmonic Chamber Choir, Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, dir. Sir Simon Rattle. Grand Théâtre de Provence, 4 juillet 2025. Représentations suivantes : les 6, 8, 10, 12, 14, 15, 18 juillet (https://festival-aix.com/fr)



