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Connaissez-vous Maria Szymanowska ?

par Christian Wasselin

La pianiste Carole Carniel fait revivre une musicienne polonaise qui a vécu et composé entre deux révolutions.

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NON, MARIA SZYMANOWSKA N’ÉTAIT PAS la femme ou la fille ou la sœur de Karol Szymanowski (1882-1937). Née Marianna Agata Wolowska en 1789 à Varsovie, celle qui épousera un propriétaire terrien nommé Jozef Szymanowski improvise tout enfant sur une modeste épinette avant de prendre des cours de piano. Elle a huit ans et révèle bientôt des dons qui vont faire d’elle, selon un mot de Goethe, « le plus fou des talents ». Son père tient une brasserie, reçoit chez lui des musiciens comme Paër, Franz Xavier Mozart (fils de Wolfgang), Lessel ou Elsner, qui sera le professeur de Chopin, mais la ville n’est plus une capitale que pour les mémoires et les esprits armés pour la résistance : la Pologne a beau s’être munie d’une constitution en 1791, elle vient d’être partagée entre ses trois voisins (l’Empire russe, l’Empire d’Autriche et la Prusse). Autant dire qu’elle n’existe plus politiquement, quand bien même sa langue et ses artistes prouvent que les frontières ne font pas tout.

La jeune Maria est envoyée à Paris, où elle joue en 1810 devant Cherubini, puis se produit à Dresde, Vienne, Londres, Saint-Pétersbourg, Berlin. Elle commence à composer, puis confirme avec éclat son besoin d’indépendance en se séparant de son mari : l’une de leurs filles, Celina, épousera en 1834, à Paris, le poète Adam Mickiewicz. Les tournées se poursuivent et Maria obtient le titre de « Première Pianiste des impératrices de toutes les Russies ». Elle croise Hummel, Field et Rossini, se fait applaudir à Paris avec le violoniste Baillot, joue en 1827 au Théâtre national de Varsovie devant un public enthousiaste au sein duquel se trouve le jeune Frédéric Chopin. Installée définitivement à Saint-Pétersbourg la même année, elle y mourra du choléra en 1831 quelques jours avant que Chopin arrive à Paris.

Selon Elisabeth Zapolska Chapelle, fondatrice de la Société Maria Szymanowska, cette musicienne à l’aise dans toute l’Europe « a composé pour ce qu’elle appréciait le plus et connaissait le mieux : le piano et la voix ». Elle nous a laissé une centaine de pièces pour piano, une trentaine d’œuvres vocales et quelques partitions de musique de chambre, dont certaines ont été éditées de son vivant. « Tout ce qu’elle accomplit dans sa courte vie relève d’une entreprise d’exception dans un monde où seuls les hommes sont habilités à envisager une carrière de compositeur professionnel. » Le soutien de compositeurs, de mécènes et d’éditeurs nous éclaire ainsi sur la reconnaissance dont jouit Maria Szymanowska de son vivant.

Fantasque et déhanché

Dans la salle Jean-Paul II de la Bibliothèque polonaise de Paris, dont l’activité est très soutenue (concerts, expositions, conférences…), Carole Carniel a donné un récital composé d’œuvres pour piano de Maria Szymanowska, à qui elle a par ailleurs consacré un enregistrement effectué sur un piano Pleyel de 1846 (Ligia digital). Des œuvres qui trahissent une sensibilité passionnée mais aussi un sens de la forme peu conventionnel, comme ce Nocturne en si bémol majeur très développé ou ce Menuet en sol mineur étonnamment déhanché, avec une section centrale fantasque. Le Prélude n° 9 paraît un peu décousu mais le Prélude n° 1, tout comme « Le Murmure » en la bémol majeur, a quelque chose d’une étude. Certaines pièces font preuve d’une invention plus anecdotique (la Romance sur un thème du prince Alexandre Galitzine, dont Elisabeth Zapolska Chapelle nous chante en personne la version originale, ou encore le Caprice sur la romance de « Joconde », opéra de Nicolas Isouard dit Nicolo de Malte), mais à une Polonaise en fa mineur assez dansante répond une Polonaise en si mineur plus intérieure, plus tourmentée.

Qu’on ne cherche pas là un quelconque « pont » : foin des déterminismes, Maria Szymanowska n’est pas une musicienne intermédiaire qui ferait le lien entre tel ou tel, ou qui annoncerait Chopin, par exemple. C’est une artiste en soi qui est de plain-pied avec le XIXe siècle et compose une musique plus énergique et plus variée, dans la mesure où il est possible de se faire une opinion après une première écoute, que celle d’un Hummel ou d’un Clementi. Nous sommes là dans les années 1830, assurément, ce qui est étonnant si l’on pense que Maria est morte en 1831. La femme avait du tempérament, elle ne fut jamais chaperonnée par son père (comme Clara Wieck, future Clara Schumann) ou par son frère (comme Fanny Mendelssohn), et sa musique se ressent de cette poésie mêlée à un désir de culbuter les formes ; ses nocturnes sont à cet égard plus enflammés que ceux d’un Field. Le jeu lui-même très engagé de Carole Carniel, et le volume sonore du piano Bösendorfer dans la petite salle Jean-Paul II sont aussi pour quelque chose dans ce que cette musique peut avoir de parfois impérieux.

Illustration : Maria Szymanowska (dr)

Maria Szymanowska : nocturnes, préludes, polonaises, etc. ; Carole Carniel, piano. Bibliothèque polonaise de Paris, 11 juillet 2019.
Prochains rendez-vous avec Maria Szymanowska : le 18 septembre à l’Ambassade de Pologne (avec un colloque, les jours suivants, à l’Académie polonaise des sciences) et le 23 octobre à la Bibliothèque polonaise de Paris (avec également des œuvres de Franciszek Lessel).

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