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Critiques / Théâtre

Vu du pont de Arthur Miller

par Jean Chollet

Tragédie moderne de l’exil familial

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Après avoir écrit une première mouture, partiellement en vers, Arthur Miller (1915 – 2005) reprend et complète cette pièce (A View from the bridge) dans sa version définitive en 1956, dont Marcel Aymé fit une adaptation et une traduction française, notamment mise en scène par Peter Brook en 1958, puis Sydney Lumet réalisa un film présenté en 1962, contribuant à élargir son audience. Le pont évoqué est celui de Brooklyn à New-York où séjourne durant les années 1950, dans le quartier portuaire de Red Hook, une communauté d’immigrés italiens au coeur de laquelle s’inscrit la pièce. Alfieri, avocat habitant le quartier de longue date, évoque la situation tragique qu’il a rencontrée autour du couple composé de Eddie Carbone, travailleur courageux sans reproche, et de son épouse Béatrice, ayant recueilli leur nièce orpheline Catherine, âgée aujourd’hui de dix-sept ans, qui souhaite s’ouvrir à une vie active. L’arrivée de deux de ses cousins, Marco et Rodolpho, entrés clandestinement sur le sol américain pour fuir la précarité de leur situation en Italie, conduit à l’éclatement de la cellule familiale. Car Catherine et Rodolpho tombent amoureux et envisagent de se marier ce qui provoque la colère et la jalousie aveugle d’Eddie, bien au-delà des seuls sentiments paternels, s’acharnant à détruire par tous les moyens l’image du prétendant, jugé “pas net ”, qui le conduit en dernier ressort à la délation, et lui fait perdre son honneur.

Au cœur du drame

Cette œuvre, encore située aujourd’hui dans le contexte d’une actualité récurrente et universelle, a suscité l’intérêt du metteur en scène belge, directeur artistique du Toneelgroep Amsterdam, Ivo van Hove, dont on a pu apprécier à maintes reprises le talent dans divers registres dramatiques. Après une création au Yong Vic de Londres l’an passé, et avant une reprise à New-York, elle lui permet pour la première fois de travailler dans leur langue avec des comédiens français. Avec la complicité indissociable de son compagnon de route, Jan Versweyveld, scénographe et créateur de lumière, il place la représentation dans un espace rectangulaire, bordé d’une tablette en plexiglas, qui se révèle au public, positionné en gradins sur trois côtés, dans l’élévation d’une boîte noire dont les parois restent en suspend. Nu, sans accessoires, ce plateau scénique offre la priorité au jeu des comédiens. Sous la direction de Ivo van Hove, ils sont tous excellents et rendent palpable, sans surcharge psychologique, les sentiments, fractures, passions et contradictions qui animent chacun des personnages. Philippe Berling, intense, trouve un rôle à sa mesure dans l’expression des tourments, de la passion dévorante et du drame traversés par Eddie ; Caroline Proust distille avec finesse et pudeur les révoltes de sa femme aimante Béatrice ; Pauline Cheviller, brûle à souhaits des feux de la jeunesse de Catherine ; Nicolas Avinée (Rodolpho) et Laurent Papot (Marco) campent avec justesse les clandestins italiens et Alain Fromager, prête à Alfieri les accents d’un coryphée moderne. Avec un dosage contenu du réalisme porté par la pièce, mais en portant ses tensions à l’extrême, dont la violence est accompagnée en contrepoint par la douceur poétique du Requiem de Fauré, le spectacle s’achève sur une belle image spectaculaire colorée, émouvante et métaphorique, sous la pluie.

.Vu du pont, texte Arthur Miller, traduction française Daniel Loayza, mise en scène Ivo van Hove, avec Nicolas Avinée, Charles Berling, Pierre Berriau, Fréderic Borie, Pauline Chevailler, Alain Fromager, Laurent Papot, Caroline Proust. Scénographie et lumière Jan Versweyveld, costumes An D’Huys, son Tom Gibbons. Durée : 2heures.

Odéon – Théâtre de l’Europe aux Ateliers Berthier jusqu’au 4 février 2017.

Photo© Thierry Depagne

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