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Une aventure théâtrale, 30 ans de décentralisation de Daniel Cling

par Corinne Denailles

Un documentaire passionnant

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L’extraordinaire aventure de la décentralisation théâtrale initiée après la Seconde Guerre mondiale et dont Jeanne Laurent fut la cheville ouvrière (sous-directrice des spectacles et de la musique à la direction générale des Arts et Lettres au ministère de l’Education nationale de 1946 à 1952) avait fait l’objet d’une série d’ouvrages très sérieux indispensables, éditée chez Actes-Sud, sous la direction de Robert Abirached. C’est justement avec Abirached que commence le documentaire réalisé par Daniel Cling. Si les ouvrages ont pour public naturel des universitaires ou des gens de théâtre soucieux de leur culture, ce documentaire passionnant s’adresse à tous. Daniel Cling a choisi le comédien Philippe Mercier pour jouer le « fil rouge » du film. Il va à la rencontre des grandes figures qui ont fait l’histoire de la décentralisation, des lieux qui l’ont vue se développer. S’il respecte la chronologie, Cling a eu la bonne idée de mettre en perspective les événements et leurs acteurs en nous les montrant jeunes et …moins jeunes. Ce qui donne de l’épaisseur à la durée, au temps qui passe. Les entretiens sont vivants et courts ; des metteurs en scène, ceux de province, ceux de Paris (Gabriel Monnet, Gabriel Garran, Roger Planchon et son successeur Christian Schiaretti — ensemble, Antoine Vitez, René Loyon, Bernard Sobel … ), des comédiens (la délicieuse Françoise Bertin, Pierre Vial, Isabelle Sadoyan, Roland Bertin, Evelyne Istria,…), des images d’époque formidables (l’épicière du village de Rochetaillée où les comédiens de Saint-Etienne allait s’approvisionner, le car de la comédie de Saint-Etienne, le public sur les places de village ou dans les salles des fêtes, une répétition du Cercle de craie caucasien de Brecht).

On perçoit le relais des expériences menées par Jacques Copeau et Charles Dullin avant la guerre à travers les projets de Jean Vilar, Jean Dasté, Hubert Gignoux, Gabriel Garran, Gabriel Monnet, et les autres, tous mus par le désir de mener le théâtre là où il ne va jamais, de faire un théâtre populaire qui ne soit pas populiste, un théâtre intelligent qui ne soit pas élitiste. Les pionniers identifient l’origine de ce désir dans la nécessité après-guerre de se retrouver, de serrer les rangs, de mener des projets communs. On concevait l’acteur au milieu des gens pas comme un produit dans une vitrine. D’ailleurs les acteurs faisaient tout ; à Saint-Etienne, chez Jean et Catherine Dasté, ils étaient acteurs et chacun prenait en charge un aspect de la technique ; ils étaient au centre, le cœur battant des spectacles et on pourrait penser avec certains que ce sont eux le moteur d’un théâtre au service des œuvres de qualité et de la transmission.

Une bande d’idéalistes exigeants (il ne faut pas « offrir au public ce qu’il demande » dit Gabriel Monnet, sous peine de le confiner dans un ronron vain) qui se sont retroussés les manches, n’ont pas ménagé leur peine pour gagner trois francs six sous, habités par le sentiment d’une mission à accomplir. « Les comédiens de la décentralisation sont des tireurs de chariot » dit Maurice Sarrazin (fondateur du Grenier de Toulouse, centre dramatique du Sud-Ouest, 1949). Le Centre dramatique de l’Ouest, initialement dirigé par Hubert Gignoux jusqu’en 1958, couvrait 14 départements ; la troupe jouait dans 45 villes en 60 jours avec 5 créations annuelles. On allait chercher les gens sur leur lieu de travail (émouvantes images de André Steiger dans une cantine ouvrière) Jeanne Laurent a encouragé et soutenu toutes les entreprises novatrices de la naissance du festival d’Avignon à la création des maisons de la culture ; il est intéressant de savoir qu’elle a finalement été écartée car son action dérangeait les directeurs de théâtres parisiens qui se sentaient lésés.

Dans les années 1970, les héritiers se sont investis dans la conquête difficile des banlieues (Nanterre avec Pierre Debauche, Aubervilliers avec Gabriel Garran et le soutien indéfectible de Jack Ralite, le TEP avec Guy Rétoré, …), autre combat pour la décentralisation, pour élargir les publics encore et toujours ; c’est la naissance de l’action culturelle, des mouvements d’éducation populaire. L’émergence des individualismes a permis aux metteurs en scène de prendre le pouvoir, signant la fin de la conception d’un théâtre de troupe qui avait prévalu jusque-là. Autrefois on « bidouillait » pour adapter les rôles aux comédiens, vingt ans plus tard on va chercher le comédien adapté au rôle. Et si les troupes ont disparu, ce n’est pas qu’une question d’argent car ceux-là qui arpentaient les routes de France n’avait pas un sou et si le public venait à manquer, ils dormaient le ventre vide. Depuis les années 2000 on voit resurgir un désir de collectif, un désir d’effacer l’hégémonie du metteur en scène mais malgré les apparences c’est une autre histoire. Si on devait formuler une ou deux réserves à ce passionnant documentaire, ce serait d’abord l’absence d’Ariane Mnouchkine qui n’aurait pas déparé dans le tableau et peut-être une ouverture sur les années suivantes.

Ce documentaire très réussi, vivant, rythmé, très bien structuré donne chair et perspectives à cette aventure profondément ancrée dans une époque et montre ainsi combien le théâtre est lui-même enraciné dans la société dont il est l’expression à travers ses sujets, ses modes de fonctionnement interne, ses choix et par là-même en démontre la nécessité. Il faut souligner que cette extraordinaire aventure humaine n’aurait pu exister sans tous les anonymes qui ont cru aux projets d’une poignée d’hommes et de femmes, tous militants pour défendre un théâtre qui sait nous divertir pour mieux contribuer à notre réflexion et au déchiffrement du monde. Outre sa dimension historique, le film engage à réinterroger la fonction du théâtre dans la société des hommes.

On pourra le voir en juillet 2017 dans le cadre du festival d’Avignon. Une sortie en salle et en DVD est prévue. Durée : 1h40.

Une aventure théâtrale, 30 ans de décentralisation, un documentaire de Daniel Cling
Montage : Anne Marie C.Leduc
image : Guillaume Martin, Jacques Besse, Damien Fritch
musique : Jonathan Harvey
son : Nicolas Joly, Thomas Perlmutter, Emmanuelle Sabouraud, Eric Tayné, Samuel Mittelman
productrice : Céline Loiseau
coproduit par : Josiane Schauner, Olivier Bourbeillon
producteurs associés : Miléna Poylo & Gilles Sacuto
Une production TS Productions et l’Union des Artistes, en coproduction avec Bix Films, Paris-Brest Productions, avec la participation de Vosges Télévision et Rennes Cité Média et le soutien de l’Adami, d’Audiens et du Ministère de la Culture et de la Communication. Avec l’aide du Centre national du cinéma et de l’image animée.

Photo 1 : Jacques Fornier, Philippe Mercier, Gabriel Garran
Photo 2 : Jeanne Laurent
Photo 3 : le premier public de la comédie de Saint Etienne
Photo 4 : Christian Schiaretti, Isabelle Sadoyan, Philippe Mercier

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