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Critiques / Opéra & Classique

Shell Shock de Nicholas Lens et Nick Cave

par Caroline Alexander

En poésie, musique et danse un bouleversant requiem de guerre

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L’année 2014 qui s’achève aura été l’année du centenaire de la première guerre mondiale, 14/18, la dite « Grande Guerre », la première boucherie planétaire. Célébrations, expositions, discours se sont succédés un peu partout dans le monde. En Belgique le devoir de mémoire s’est également exprimé à l’opéra : le Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles est l’unique institution à en avoir pris l’initiative. Une commande que Peter de Caluwe, le patron de la maison, passa à un trio peu ordinaire.

Nicholas Lens, compositeur belge natif du territoire où se déroulèrent les plus violents affrontements : Ypres, ville martyre que les tranchées avaient ceinturée en arc de cercle et qui compte aujourd’hui plus de 150 cimetières militaires. Nicholas Lens a grandi dans l’ombre de leurs forêts de croix et de stèles. Le sujet résonne en écho sur son enfance. Deuxième protagoniste choisi comme partenaire par le premier : le poète, chanteur, compositeur Nick Cave, star internationale de musiques populaires et de musiques de films, qui, depuis son Australie natale, n’avait jamais été mis en relation avec cet univers. La boucle du trio se referme par le choix du chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui pour la mise en scène et les mises en mouvements de cette création qui ne ressemble à aucune autre : Shell Shock qui, depuis le 24 octobre, fascine presque en hypnose les spectateurs de la capitale européenne.

En anglais Shell ne signifie pas seulement « coquille », mais aussi « bombardement » en langage militaire. Ainsi le terme « shell shock » désigne les syndromes post traumatiques qui dans ces années transformèrent des milliers de survivants en handicapés moteurs et mentaux. Nicholas Lens et Nick Cave dédient leur œuvre à ces anonymes venus de tous les horizons qui jamais n’auront pu effacer de leur vie les éclats d’obus, les fracas des bombardements ou la trace des cadavres enjambés sur les champs de bataille et dans les tranchées.

Pudeur et retenue

Ce qui frappe et bouleverse dans le travail des deux hommes est leur pudeur et leur retenue, leur refus de tout effet provocateur, qu’il soit parlé ou sonore. En douze chants (cantos) d’une poésie dépouillée, droite, toute simple Nick Cave rend son identité à chacun de ces spectres de vie, le soldat colonial venu se battre en terre inconnue, la nurse, le déserteur, le survivant, la mère, le disparu, les orphelins, les anges de la mort. Lens les habille de sonorités tout aussi simples d’apparence, des respirations à la fois naturelles et lancinantes, certes imprégnées d’héritages mais sans allusions ni références à des styles précis, jazz ou rock, romantisme étalé, ou affichage de sérialité. Des chants brisés, des halètements lyriques et des plaintes s’envolant des chœurs, enveloppant l’espace de draps mortuaires, des solos de trompettes, des cadences de marche militaire, des percussions éclatant ici ou là en dissonances.

C’est un requiem de guerre d’un troisième type -sans relation, sinon de pensée, avec le célèbre War Requiem de Benjamin Britten – confié à cinq solistes de timbres différents – soprano (Claron Mc Fadden poussant des aigus jusqu’au cri), mezzo-soprano (Sara Fulgoni, chaleureuse, maternelle), ténor (Ed Lyon en clarté juvénile) basse (Mark S. Doss ténébreux pour ceux venus d’ailleurs), contre-ténor (Gerald Thompson, déserteur, perdant, perdu…) et les émouvantes voix enfantines de trois adolescents du Trinity Boys Choir de Londres.

Danseurs en double élastique des personnages

Des panneaux blancs montent et descendent des cintres, s’étagent en galeries où le chœur en uniformes de tous horizons, d’hier et d’aujourd’hui, s’aligne à la façon de soldats de plomb. Des croix, des sacs de sable, quelques draps blancs et des civières manipulées comme des tremplins ou des bouts de muraille constituent les seuls accessoires dont se servent les danseurs, personnages multiples, doubles élastiques de ceux invoqués dans les chants. Sidi Larbi Cherkaoui tresse une indissociable unité entre mise en scène et chorégraphie. Les chœurs irréprochables sont d’abord répartis dans les loges qui surplombent la fosse d’orchestre puis éparpillés dans la mouvance des décors, comme des cibles de tirs, Koen Kessels emporte en précision et pression l’orchestre symphonique de la Monnaie dans les dédales d’une musique ouverte à l’universel.

Cet événement singulier, hors normes ; marque une fois de plus la vitalité créatrice de La Monnaie de Bruxelles, l’une des maisons d’opéra les plus cotées d’Europe, sinon du monde. Il intervient, en paradoxe avec les politiques d’austérité exigée un peu partout pour cause de crise mais qui dans ce cas précis, émanant du gouvernement fédéral qui vient d’être élu, atteindront dès janvier 2015 un seuil qui risque de mettre en péril son existence même. Car les efforts demandés sont eux aussi hors norme. Ces baisses vertigineuses sur les frais de personnel et de fonctionnement dans les institutions de service public pourraient, selon le cri d’alarme de Peter de Caluwe, annoncer un black out culturel pour l’ensemble des activités culturelles du pays. Une menace qui risque de faire tache d’huile sur d’autres pays de l’union européenne. L’exception culturelle bat dangereusement de l’aile. La vigilance s’impose.

Shell Shock, a requiem of war, musique de Nicholas Len, livret et poèmes de Nick Cave, orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie, direction Koen Kessels, chef des chœurs Martino Faggiani, mise en scène et chorégraphie Sidi Larbi Cherkaoui, décors et vidéos Eugenio Schwarzer, costumes Khan Le Than, lumières Willy Cessa. Avec Claron McFadden, Sara Fulgoni, Gerald Thompson, Ed Lyon, Mark S. Doss et Gabriel Crozier, Gabriel Kuti, Theo Lally du Trinity Boys Choir de Londres. Et les danseurs du corps de ballet de Sidi Larbi Cherkaoui.

Bruxelles, la Monnaie, les 24, 25, 28, 29 octobre et 1er novembre à 20h, les 26 octobre et 2 novembre à 15h.

+32 (0) 2 229 12 11 – www.lamonnaie.be

Photos : Filip VanRoe/La Monnaie

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