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Critiques / Théâtre

La Mort de Danton de Georg Büchner

par Dominique Darzacq

La Révolution sur la table d’autopsie

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En 1834, dans une lettre envoyée à sa fiancée, Georg Büchner explique, « depuis que j’ai franchi le pont du Rhin, c’est comme si j’étais anéanti de l’intérieur de moi-même ». Poursuivi pour avoir publié « Le Messager hessois » jugé révolutionnaire par les autorités gouvernementales, il est alors exilé à Strasbourg où il a repris ses études de médecine et où, quelques mois plus tard, il écrit, comme saisi par la fièvre, La Mort de Danton. Il a 22ans. Si le jeune homme aux idéaux révolutionnaires insuffle à son personnage ses états d’âme et les interrogations qui le tourmentent, c’est en médecin que l’écrivain regarde, comme on ausculte, cette Révolution française qui l’a fait rêver mais qui, tel Saturne, dévore ses enfants.

Après avoir dévoré Hébert et les siens, elle s’apprête à dévorer un Danton las du sang de la guillotine, répétant « ils n’oseront pas » à ceux de ces amis qui, sur le même bateau et sentant le danger, le pressent d’agir et de se défendre. Mais il n’est pas bon d’être lassé « de toujours courir dans la même veste avec le même pli sur le front » par temps de Terreur. Encouragé par Saint-Just, l’incorruptible et austère Robespierre aura la peau du jouisseur et rassembleur tribun. Evoquant les derniers jours qui mènent celui-ci et ses amis à l’échafaud, Büchner ne brosse pas une fresque de la Révolution, il l’autopsie à partir des coulisses et à hauteur d’hommes. Derrière les affrontements et les diatribes sur la manière de poursuivre la Révolution se dévoilent les failles de ceux qui en sont les acteurs et les héros. S’interrogeant sur les métamorphoses d’un monde qu’ils ont eux-mêmes fabriqué, ils prennent conscience qu’ils ne sont "que les jouets du temps et de sa nécessité", ce qui fait dire à Danton « ce n’est pas nous qui avons fait la révolution, c’est la révolution qui nous a faits ».

Après une première lecture de la pièce à la Bibliothèque Fesch d’Ajaccio, François Orsoni la remet aujourd’hui en chantier dans un espace bi-frontal et en gardant le principe de cinq acteurs autour d’une table. Tout à la fois loge et plateau, instrument de l’auscultation et unité de lieu où l’on se rencontre, échange, se rassemble et s’affronte dans de subtils jeux de lumières (Dominique Bruguière) dont les variations définissent les ambiances et les moments de l’Histoire, ceux de l’intime et de la place publique. Sur la table, outre quelques éléments de décors significatifs de l’époque, sont disposées des perruques (Cécile Larue) qui nous permettent d’identifier les personnages et que les comédiens prennent et reposent selon les vingt-huit rôles de la pièce, ce qui ne va pas forcément de soi. Si Jenna Thiam dessine avec justesse les personnages de Julie la compagne de Danton, de Lucile celle de Camille Desmoulins, et nimbe d’émouvante intensité celui de la fille de joie Marion, Jean-Louis Coulloc’h , Robespierre tout de violence rentrée, s’avère moins crédible en Simon aviné tombant à bras raccourcis sur sa femme. Avec eux, et dans les rôles principaux : Mathieu Genet (Danton), Yannick Landrein (Camille Desmoulins), Brice Borg (Saint-Just ).

Si le parti-pris de François Orsoni brouille un peu les pistes et transforme les personnages en figures, il est clair que son propos est de nous rendre sensible la fulgurance du texte de Büchner et de nous faire percevoir tout ce qui y palpite de déchirante humanité. En cela le spectacle est une réussite et mérite toute notre attention en dépit de quelques enjolivures inutiles, telles les lunettes noires de Danton ou l’injection, même subtile des textes de Houellebecq, Angelica Liddell, Pierre Michon qui n’ajoutent rien à la modernité de Büchner.

Après une brève tournée, le spectacle sera en février prochain au Théâtre de la Bastille où de toute évidence le tumulte révolutionnaire trouvera une singulière résonance. De quoi aller y voir de près.

La Mort de Danton de Georg Büchner, traduction Arthur Adamov et Marthe Robert. Mise en scène François Orsoni. Avec Brice Borg, Jean-Louis Coulloc’h, Mathieu Genet, Yannik Landrein, Jenna Thiam, Thomas Landbo (durée 2h)

MC93, salle Pablo Neruda 31 av Salvador Allende à Bobigny jusqu’au 23 octobre

En tournée : Arles 28 et 30 novembre, Toulon (Théâtre Liberté) 1er et 4 décembre. Corte 6 décembre, Bastia 7 décembre
Puis au Théâtre de la Bastille à Paris du 16 au février au 4 mars 2017

Photos ©Victor Tonelli

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