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L’Assoluta de Cuba de Dominique Chryssoulis

par Gilles Costaz

La danseuse aveuglée

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Les passionnés de danse connaissent Alicia Alonso. Les autres ont du mal à l’identifier. C’est l’une des personnalités les plus étonnantes de l’ère moderne que cette Cubaine née en 1920 (ou 21) : elle fut la grande danseuse de son pays, mais aussi l’égale d’une Plissetskaïa. C’est déjà exceptionnel, mais la particularité d’Alicia Alonso était d’être aveugle, ou presque, gravement malvoyante. Elle était déjà une danseuse quand, à l’âge de 20 ans, un accident inexpliqué (la chute d’un élément tombant d’un plafond et entrant dans ses yeux), abîma définitivement sa vue. La jeune fille ne comprit pas ce qui lui arrivait, elle ne fut pas conduite immédiatement à l’hôpital. Les opérations qu’elle subit peu après l’événement améliorèrent son état de façon négligeable. Toute sa vie, aveuglée plus qu’aveugle, elle ne vit que des ombres et fut incapable de repérer avec précision les points dans l’espace.
Elle ne voulut pas admettre la fatalité. Avec l’aide de son mari, le danseur Fernando Alonso, elle continua de pratiquer son art, développant une sorte de sixième sens. Malgré les moqueries et les critiques, elle persévéra et devint une vedette internationale. A New York, à 23 ans, elle remplaça la danseuse Alicia Markova, indisposée, dans Giselle et fut plus applaudie que l’idole des Américains. Méprisée par le régime de Battista, elle obtint le soutien de Fidel Castro qui l’appelait « la Prima Ballerina assoluta » et lui de permit de créer le Ballet national de Cuba. Elle fascina le monde entier.
Sa vie est un roman, avec, finalement, beaucoup d’argent, un autre mari et une longévité qui fait qu’elle est encore vivante aujourd’hui. Dominique Chryssoulis détaille toutes les étapes mais dans un flux continu, comme si chaque moment était l’élément d’un poème ou d’un chant. Elle dessine une Cubaine explosive, volcanique, à l’antipode des traditions occidentales, un brin tyrannique, mais aussi gracieuse que courageuse. Le livre est très technique (Chryssoulis connaît chaque figure, chaque muscle, chaque souffrance) mais toujours portée par une belle fièvre admirative. Cette vision a la force de la légende et la vérité des faits bruts, grâce à une langue sensuelle et rythmée. Il y a dans la beauté de ce grand récit la percussion d’un aède antique qui nous parlerait d’une déesse des temps modernes.

L’Assoluta de Cuba de Dominique Chryssoulis. Editions L’Echappée belle, collection Pointe Danse, 160 pages, 20 euros.

Photo Habana Radio, Cuba.

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