Accueil > Bérénice de Jean Racine

Critiques / Théâtre

Bérénice de Jean Racine

par Gilles Costaz

Un tournoiement d’amour

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Lambert Wilson aime Bérénice jusqu’à l’obsession. Il monte la tragédie de Racine pour la troisième fois. Cette fois, c’est la bonne ! Car, la précédente mise en scène, pourtant défendue par Kristin Scott-Thomas (en bisbille avec l’alexandrin ! ) et Didier Sandre, cherchait en vain un écho politique contemporain. A présent, Wilson a sans doute été inspiré par le lieu même, ces Bouffes du Nord où l’esprit de Peter Brook marque peu ou prou tous ceux qui viennent là et où le comédien a déjà réalisé quelques bons spectacles, notamment de fort jolis Caprices de Marianne il y a une dizaine d’années. Pas un décor, rien que le mur rouge et les craquelures des Bouffes. Juste une chaise quand vient Georges Wilson, très âgé, pour jouer (fort bien, en vieux loup de scène) le rôle de Paulin, le vieux confident de Titus. Aux autres de n’exister que dans les mots de Racine et dans un costume qui vise vers l’antique, avec une extrême simplicité et un drapé plus élaboré pour Bérénice, en tunique verte, et Titus, en toge bordeaux ceinturée par un long tissu dont on voit le solennel enroulement autour du corps dans la première seconde.

Il n’y a que de l’amour et de la douleur, de l’espoir et de la déception, du rêve confronté à l’impossible. Ce n’est qu’un tournoiement infini. Titus et Bérénice pourront-ils continuer à s’aimer ? Antiochus pourra-t-il être à nouveau aimé de Bérénice qui lui a préféré Titus ? Le spectacle mène sa ronde souffrante et aimante à mots mouchetés avec quelques éclats, quelques rares moments où le ton monte et avec une sensualité qui se libère dans les étreintes passionnées des héros. Un peu en retrait dans les premiers actes, Carole Bouquet, qui joue la reine d’Orient, trouve sa pleine intensité peu à peu, surtout à l’acte ultime. Lambert Wilson incarne Titus avec une sobriété tendue, une souffrance transformée en chant : on l’a rarement vu à ce degré de maîtrise, à ce point d’équilibre entre l’expression maximale et la retenue exigée par le génie classique.

Peut-être aurait-on aimé un éclairage plus fort sur le rôle d’Antiochus, le troisième grand rôle de la pièce, souvent trop sacrifié et qui, ici, bien joué par Fabrice Michel, reste un personnage auquel on n’accorde pas sa revanche, dans une tunique noire qui le désigne comme un perdant, un perdu. On pourrait reprocher aussi à la mise en scène de Lambert Wilson d’être trop peu imaginative, après les visions historiques d’un Roger Planchon reliant la pièce à l’histoire du XVIIIe siècle (c’était avec Francine Bergé et Sami Frey) ou d’un Klaus Michael Grüber situant l’œuvre dans un monde aux portes de la mort (c’était avec Ludmila Mikaël). Mais Wilson avait fait preuve d’excès d’imagination auparavant. En jouant l’abstraction d’un univers et l’incarnation de chaque personnage et de chaque relation, le vide et la plénitude, il donne à la tragédie racinienne son entière vérité.

Bérénice de Jean Racine, mise en scène de Georges Wilson, scénographie et costumes : Chloé Obolensky, lumières : Dominique Bruguière, avec Carole Bouquet, Mireille Maalouf, Fabrice Michel, Bernard Musson, Frédéric Poinceau, Lambert Wilson, Georges Wilson. Aux Bouffes du Nord, tél. : 01 46 07 34 50, jusqu’au 23 mars. Durée : 2h10

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.