Accueil > Yvonne Princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz

Critiques / Théâtre

Yvonne Princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz

par Dominique Darzacq

Une bombe à fragmentation

Partager l'article :

Depuis sa naissance en 1957 au Théâtre dramatique de Varsovie, alors que son papa Gombrowicz avait immigré en Argentine, la « mollichonne » Yvonne n’a cessé de courir les tréteaux du théâtre comme de l’opéra. Arrivée en France dans les valises de Jorge Lavelli, qui créa la pièce en 1965 au théâtre de Bourgogne de Jacques Fornier puis au Théâtre de l’Odéon, elle a, depuis, inspiré avec plus ou moins de bonheur bon nombre de nos metteurs en scène. Après Jacques Rosner (1982), Yves Beaunesne (1998), Philippe Adrien ( 2004), pour n’en citer que quelques uns, c’est aujourd’hui Jacques Vincey, nouveau directeur du Centre Dramatique de Tours, qui littéralement nous convie à partager l’intimité des membres d’un royaume aux allures de Riviera cosmopolite.

Tandis que le bon peuple - nous, le public - s’installe ,sur la scène devenue salle de remise en forme cernée de palmiers, (scénographie Mathieu Lorry-Dupuy), le Roi Ignace (Alain Fromager) s’évertue sur un tapis roulant, la reine Marguerite (Hélène Alexandridis) danse avec le chambellan (Jacques Verzier) et le Prince Philippe (Thomas Gonzalez ) joue au ping-pong avec Cyrille ( Clément Bertonneau) son confident et âme damnée. Chacun transpire sous des efforts que le peuple est invité à saluer mais ne dissipent pas pour autant l’ennui qui accable un prince héritier de toute évidence consanguin de Jojo Kowalski le héros de Ferdydurke enferré dans l’adolescence.

Pour tromper son ennui, il décide de chercher dans le royaume de quoi se distraire et jette son dévolu sur Yvonne, jeune personne plutôt banale et sans charme (Marie Rémond). Dès lors tout bascule et le vernis craque. « Quand on vous voit, il nous vient des envies de se servir de vous, de vous tenir en laisse, de vous botter le train » lui déclare le Prince histoire de justifier le déchaînement d’humiliations et d’injures aux furieuses cruautés de cour d’école dont il accable « l’empotée apathique », le « tas de saindoux maussade » et mutique. Par défi « pourquoi un prince ne pourrait-il pas aimer un laidron » autant que par infantile caprice, il décide de l’épouser.

Résolument silencieuse et étrangère aux codes en usage, Yvonne devient le pavé jeté dans les eaux troubles d’une cour d’autant plus hostile que sa dérangeante présence renvoie chacun à ses tumeurs intimes. Dès lors, comme sous l’effet d’une bombe à fragmentation, tout se fissure, les masques tombent laissant apparaitre le vide abyssal d’une société qui, derrière ses artifices pompeux, n’est que vacuité, muflerie et assemblage de névroses nombrilistes. A cet égard, Hélène Alexandridis est une stupéfiante Reine Marguerite pétant les plombs titillée qu’elle est par la poésie et chatouillée par les démons du sexe et en proie à des égarements aussi désopilants que glaçants. Face à un tel chambardement, pour retrouver la paix, il est urgent de se débarrasser de ce témoin gênant, bouc émissaire exécuté en toute solennité étouffé par une arrête au cours d’un banquet sacrificiel.

« Yvonne est davantage issue de la biologie que de la sociologie » expliquait Gombrowicz qui précisait « elle est issue de cette région en moi où m’assaillait l’anarchie illimitée de la forme, de la forme humaine, de son dérèglement et de son dévergondage ». C’est sous les projecteurs de nos dévergondages, nos vulgarités et nos dérives d’aujourd’hui où « la santé, la séduction, l’audace et l’hyperactivité sont érigées en vertus cardinales » que Jacques Vincey place la comédie satirique qu’il hisse vers le burlesque et badigeonne de surréel. Forçant le trait il contraint les acteurs à un jeu parfois trop hystérique qui brouille un peu la virulence du propos et devient un inconvénient lorsque le Prince Philippe dans la frénésie de ses emportements capricieux ne se fait pas toujours bien comprendre. Face à lui, Marie Rémond , Yvonne muette dans son caraco d’ado mal née, teinte de poésie sa révolte obstinément silencieuse.

En dépit de ce léger excès modifiable au fil des représentations, le spectacle n’en reste pas moins une des versions les plus pertinentes et convaincantes d’Yvonne Princesse de Bourgogne et donne raison à ceux qui y voient une « danse macabre dans les oripeaux d’un Shakespeare dérisoire ».

Yvonne Princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz. Mise en scène Jacques Vincey avec Hélène Alexandridis, Miglé Berekaité, Clément Bertonneau, Alain Fromager, Thomas Gonzalez, Delphine Meilland, Blaise Pettebonne, Nelly Pulicani, Marie Rémond, Jacques Verzier (durée 1h45)

Théâtre 71 à Malakoff jusqu’au 30 novembre tel 01 55 48 91 00

Puis au Théâtre National de Bordeaux du 3 au 7 décembre
Photos © Pierre Grosbois

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.