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Critiques / Opéra & Classique

Wozzeck d’Alban Berg

par Jaime Estapà i Argemí

Où la musique sérielle devient vériste.

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La musique d’Alban Berg, compositeur de l’Ecole dite Seconde de Vienne, se fonde sur le sérialisme. Les mélodies ne sont plus soumises aux lois harmoniques. Le nombre de notes peut varier d’une série à l’autre. Lorsque l’on utilise la gamme entière, l’échelle chromatique de douze degrés, on se trouve dans le monde de la dodécaphonie dont les difficultés ont souvent abouti à une impasse artistique.

Elle est bien utile cependant pour illustrer le magma erratique de sentiments dans la tête de personnages à la dérive qui peuplent les histoires où règne surtout le désordre. C’est bien le cas de Lulu comme de Wozzeck, les deux opéras d’Alban Berg. Il est évident que les dialogues de l’histoire truculente du soldat coiffeur, de sa drôle de femme, de leur triste enfant et du Tambour-major fanfaron – un drame banal de jalousie - nécessitaient un accompagnement musical qu’aucune école, du classicisme au romantisme, ne pouvaient fournir. Le vérisme aurait peut-être pu le faire ; seulement il portait, de Paillasse à Turandot des stigmates ineffaçables de lumière et de chaleur italiques. Il fallait les éliminer afin de bien faire entrer le public dans la froideur sordide de cette histoire seulement possible dans les pays du nord. La dodécaphonie, mieux que toute autre forme musicale, a su révéler la vérité profonde des personnages et de leurs âmes atrophiées. Voilà donc justifiée l’utilisation de la dodécaphonie pour Wozzeck et tant pis pour les oreilles du public peu habituées à ces émotions.

Une mise en scène déjà rodée.

Christoph Marthaler réalisa cette mise en scène pour l’Opéra national de Paris en 2008. Elle fut reprise l’année suivante. (Voir les critiques de Caroline Alexander 1476 du 2 avril 2008 et 2025 du 29 septembre 2009). Beaucoup sinon tout a donc été dit donc sur la question. Ajoutons seulement que la production n’a pas vieilli depuis. Tant la présence virevoltante des enfants, que le décor et les costumes contribuent toujours à une fine compréhension de l’histoire.
Sur scène on a retrouvé une bonne partie des artistes présents à l’origine de la production. Simon Keenlyside vocalement généreux et juste a donné une vision éclatante de Wozzeck, le pauvre soldat barbier, ici homme à tout faire d’une cantine scolaire (ou militaire ?),. La distorsion créée entre son jeu schizophrène à souhait, tout à fait en contradiction avec la pureté de son émission a augmenté le malaise ressenti par le public. Le baryton anglais a supporté jusqu’au bout les brimades du vilain Tambour-major -Jon Villars, excessif et excellent en motard tatoué, alcoolisé, et bête de sexe-, pour reporter finalement sa colère d’un seul coup brutal et inattendu sur sa femme Marie. C’est Nadja Michael qui a remplacé–oserions nous dire avantageusement ?- Angela Denoke, créatrice du rôle à Paris. Frank Hawlata, monstre sacré du circuit, a joué avec une certaine retenue (qui mérité d’être notée cette fois-ci) le rôle du Docteur, alors que Roger Padullés a joué un Andres convainquant et Katarina Bradić a interprété Margret avec conviction, finesse, force et justesse.

Au fond de la cantine, assis devant une table, Francisco Vas a élaboré une composition inoubliable du personnage pourtant secondaire du fou. Malgré sa discrétion – il était bien difficile cependant d’ignorer ses manipulations !- sans emprunter les gestes toujours explicites du mime, tel un interné tout droit sorti du film Shock Corridor (Samuel Fuller 1963), il a donné une superbe leçon de présence sur scène. Avec pour seuls moyens ses mains, des serviettes en papier et un verre, il a appuyé constamment et de très près et l’action et la musique, sans se lever de sa chaise pendant plus d’une heure, synthétisant par ses tics élaborés et son regard, cette histoire de fous tout entière. Un vrai tour de force.

Sylvain Cambreling et le caractère vériste de la musique d’Alban Berg.

Sylvain Cambreling, déjà présent à l’Opéra de Paris à la création de la production, fin connaisseur des possibilités de l’Orchestre madrilène, n’a pas eu de problème particulier pour faire revivre une nouvelle fois les personnages sur la scène. Il a certainement forcé les décibels à de multiples reprises ; c’est bien sa façon de faire qui l’autorise à masquer, peut-être, certaines imprécisions des chanteurs. Il n’est pas impossible non plus, du reste, que le niveau sonore, insupportable par moments, n’en ait produit bien d’autres.

Les spectateurs ont donc dû s’installer dans une histoire où tout confort est impossible et, malgré le fait que l’on ait présenté les trois actes d’un seul tenant, quelques-uns se sont éclipsés avant la fin de l’histoire, tant la musique, le chant et le reste les incommodaient. A la fin quelques huées ont retenti. Elles n’étaient pas adressées aux artistes mais au compositeur ; pour l’ensemble cependant, les applaudissements sincères et justifiés l’ont largement emporté.

Wozzeck Opéra en trois actes d’Alban Berg, livet du compositeur d’après le drame « Woyzeck de Georg Büchner. Chœur (Intemezzo) et Orchestre (Symphonique de Madrid), titulaires du Teatro Real de Madrid. Petits chanteurs de la JORCAM. Production : Opéra national de Paris. Direction musicale Sylvain Cambreling, Mise en scène Christoph Marthaler. Scénographie et costumes Anna Viebrock. Avec Simon Kleenlyside, Jon Villars, Roger Padullés, Gerhard Siegel, Franz Hawlata, Nadja Michael, Katarina Bradić, Scott Wilde, Tomeu Bibiloni, Francisco Vas...

Madrid Teatro Real , les 3, 5, 8, 10, 13, 15, 18, 20 juin 2013.

www.teatro-real.com

Renseignements : 00 34 902 24 48 48 / Réservations : 00 34 902 24 48 48

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