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Critiques / Opéra & Classique

Wozzeck d’Alban Berg

par Caroline Alexander

L’isolement mental selon Marthaler a conservé son impact

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Neuf ans après sa création, l’Opéra Bastille remet à l’affiche la mise en scène emblématique de l’unique opéra achevé d’Alban Berg (1885-1935) par le suisse Christoph Marthaler (voir WT du 2 avril 2008). On retrouve avec une sorte de familiarité, presque de confort, ce hangar immense, sous toile, à la fois brasserie et cantine militaire dont les contours laissent entrevoir des aires de jeux pour enfants, un espace unique qui enrobe les différents lieux du drame depuis la chambre du capitaine qui se fait raser par le piteux soldat Wozzeck à l’étang où ce dernier ira à la fois noyer l’expiation de son crime et le vide de sa vie.

C’est un fait divers, une histoire qui s’est passée quelque part en Allemagne vers la fin du XIXème siècle, qui inspira au poète Georg Buchner, une tragédie dont Woyzeck le héros est à la fois victime et assassin. Une matière théâtrale qui allait imprégner l’art dramatique de son temps, tout comme 80 ans plus tard, l’opéra Wozzeck qu’Alban Berg devait en tirer. Une œuvre, un chef d’œuvre à la densité explosive, un condensé de douleur, d’humanité en errance, un livret aux dialogues fidèles à son modèle, une musique où les atonalités héritées de Schönberg, dont Berg fut l’élève ébloui, hachurent les sonorités des harmonies traditionnelles. Créé en 1925, ce Wozzeck amer et charnel, entrait presque naturellement dans le courant des innovations – en peinture et littérature – qu’enfanta alors l’expressionisme allemand.

En condensant les circuits parcourus par ce soldat, pauvre d’entre les pauvres, dans l’isolement d’un lieu où tout le monde se croise sans se connaître, Marthaler en fait un automate funambule. Qui fait le ménage, range les chaussures des enfants qui jouent à l’extérieur, sert à boire, ramasse les verres, les bouteilles. Il est un objet anonyme sans prise sur lui-même. L’oxygène qui souffle sur les bois, les parfums de la nature, les clapotis de l’eau, la lune blême se sont dissous entre les tables et dans les quelques notes qu’un pianiste égrène distraitement sur son instrument. Marie, amoureuse, amante de passage, maman distraite, le tambour major mi-voyou, mi-punk, le docteur en blouse blanche, le capitaine en casquette, les personnages gravitent autour d’un Wozzeck cloîtré dans la solitude.

Pour le baryton allemand Johannes Martin Kränzle, ce Wozzeck constitue une prise de rôle qu’il assume pleinement de sa haute stature, de son jeu vagabond et de la profondeur alerte de sa voix. Gun-Brit Barkmin, soprano au timbre chaleureux, donne à Marie, un rôle qu’elle connaît bien, la fragilité et l’émotion d’une jeune femme prise dans les engrenages du désir et de la séduction. La grossièreté et la bêtise sont les signes distinctifs que le ténor Stefan Margita, attribue d’une voix toute en douceur à un tambour-major, don juan des ruelles. Le docteur fait rouler les graves de la basse Kurt Rydl et le ténor Stephan Rügamer injecte des aigus cyniques au capitaine.

Dans la fosse, Michael Schönwandt, l’actuel directeur musical de l’Opéra national de Montpellier, dynamise en puissance les contrastes et les mystères la musique de Berg jusqu’à parfois couvrir les voix. Mais l’essentiel reste concentré dans la justesse et la finesse de sa direction.

Wozzeck d’Alban Berg d’après Woyzeck de Georg Buchner. Orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Michael Schönwandt, chef des chœurs Alessandro di Stefano, mise en scène Christoph Marthaler, décors et costumes Anna Viebrock, lumières Olaf Winter. Avec Johannes Martin Kränzle, Stefan Margita, Nicky Spence, Stephan Rügamer, Kurt Rydl, Michael Timoshenko, Tomasz Kumiega, Rodolphe Briand, Gun-Brit Barkmin, Eve-Maud Hubeaux, Fernando Velasquez.

Opéra Bastille, les 26, 29 avril, 2, 9, 12, 15 mai à 19h30, le 2 à 20h30

08 92 89 90 90 - +33 1 71 25 24 23 – www.operadeparis.fr

Photos – Emilie Brouchon - Opéra National de Paris

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