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Critiques / Opéra & Classique

Wiener Blut de Johann Strauss Fils

par Caroline Alexander

L’opérette viennoise sur les ailes de l’Histoire et de l’humour

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Une opérette du pape de la valse, Johann Strauss, peut-elle être politique ? Peut-on tourbillonner à trois temps le pied léger et la tête pleine d’idées et d’arrière pensées ? La réponse de l’Opéra National de Lorraine à Nancy qui vient de produire Wiener Blut méconnu du fils Strauss est oui. Avec charme et humour. Des transpositions, actualisations, lectures et relectures, on en a tellement vu et subi au gré des modes de ces dernières années qu’un écart de plus dans le temps peut faire craindre le pire. Mais quand c’est le meilleur qui l’emporte, on en sort sur un petit nuage…

"Sang Viennois" comme "Bon bec de Paris"

Wiener Blut, opérette posthume du père du Beau Danube Bleu et de quelques incontournables tubes au bon goût viennois, créé l’année de sa mort en 1899, est né d’un très singulier collage des plus populaires musiques de son répertoire. C’est, dit-on, pour pallier les difficultés financières de son théâtre, Le Theater an der Wien, où fut créée la majorité des œuvres de Strauss junior, qu’Adolf Müller, son directeur et chef d’orchestre eut l’idée de « fabriquer » une opérette inédite à partir d’airs connus du maître. Il en commanda le livret à Victor Léon et Léo Stein, les futurs librettistes de La Veuve Joyeuse de Franz Lehar. Ceux-ci prirent pour titre Wiener Blut, « sang viennois » comme on dirait "bon bec de Paris", une valse que tout Vienne fredonnait et dansait depuis 1873… Ils y injectèrent d’autres rengaines connues, Grüss Dich Got, Aimer, boire et danser, Stoss an, etc… Müller lia le tout d’une sauce musicale de gourmet en parfaite fidélité au compositeur. Le tout au service d’une histoire de couple boiteux, d’un Don Juan sans foi ni loi, et de résistance à l’envahisseur. Car nous sommes au lendemain d’une guerre – celle de la Succession d’Autriche – où déjà ! – la Prusse avait envahi la perle du Danube. Le comte tombeur de jupons y prend ses marques de sympathie avec l’occupant, tandis que la comtesse, sa fidèle épouse se retire chez ses parents en signe de protestation pour cause d’incompatibilité de mœurs et de culture…

Lendemain de guerre, temps de libération et de retournements de veste

Les intrigues et rebondissements de Wiener Blut font une boucle dans le temps… Le parti pris du metteur en scène Jean-Claude Berutti, globe trotter de la mise en scène de théâtre et d’opéra, directeur depuis 5 ans de la Comédie de Saint Etienne, en opère une deuxième qui a tout l’air de tomber sous le sens. Le lendemain de guerre est cette fois celui de la deuxième guerre mondiale, autre temps de libération, de retournements de vestes et de règlements de comptes…
Pas un seul instant, malgré l’insouciance apparente de la musique et la frivolité des anecdotes de jambes en l’air, le transfert apparaît artificiel. La villa du comte a connu les secousses des bombardements mais sa maîtresse et son valet font comme si de rien, attendent le retour du maître en vadrouille depuis cinq jours et préparent le bal des alliés… Pour quelle république vont-ils désormais danser ? Celle qui voit rouge ? Celle qui garde en secret les stigmates de sa croix ? Jeder wächselt Frauen, jeder wächselt Weltanschauung.... "chacun change de femme, chacun change de vision du monde“... Sonia Berutti a rajouté des bouts de textes qui s’intègrent avec naturel aux dialogues d’origine. Claude Schnitzler le chef d’orchestre, à la tête de l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy en pleine forme, a brodé quelques ambiances et intercalé des chansons de Marlène Dietrich, la résistante et de Zarah Leander, l’égérie d’Hitler et des SS. Rengaines de nostalgie et timbres de rocailles …

Culottes de cuir et plumes au chapeau

Les trois actes se déclinent dans de superbes décors signés Rudy Sabounghi : une place dans la brume jonchée de bouts de murs en ruine, la villa autrefois cossue où des sacs de sable restent empilés sous les fenêtres, le « heurige », cabaret typiquement viennois, et son orchestre tzigane, où la soldatesque russe, française, anglaise, américaine vient guincher et guigner les petites femmes du pays, le cabaret de plein air, au pied du Prater, la grande roue des rives du Danube, qui clignote comme un arbre de Noël, ses musiciens en culottes de cuir et plumes au chapeau.

Un second degré fait d’élégance, d’intelligence et d’humour

Interprétation de rêve avec des chanteurs-acteurs pur jus viennois qui transforment les dialogues en morceaux de cabaret et soutiennent les airs connus avec autant d’à propos que de mélodie. En valet mi-soumis, mi-fripon, Wolfgang Ablinger Sperrhacke, enfant du cru, un bagout qui mousse comme le Sekt, le champagne local, Ferdinand von Bothmer en comte désinvolte et roublard, un tic à la braguette et les talons qui claquent, Henrike Jacob, délicieuse grisette, Peter Edelmann, baryton, fils de la basse Otto Edelmann , en ministre détaché qui se prend les pieds dans le tapis des faux couples. Enfin et surtout dans le rôle de la comtesse, la grande Hedwig Fassbender, voix ensoleillée et port de reine qui donne à l’ensemble le petit air de second degré fait d’élégance, d’intelligence et d’humour qui traverse de bout en bout le spectacle.

Wiener Blut de Johann Strauss Fils, arrangement Adolf Müller, livret Victor Léon et Léo Stein – orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction Claude Schnitzler, mise en scène Jean-Claude Berutti, décors Rudy Sabounghi, costumes Colette Huchard, lumières Laurent Castaing, chorégraphies Daren Ross. Avec Hedwig Fassbender, Ferdinand von Bothmer, Nicola Beller Carbone, Wolfgang Ablinger Sperrhacke, Henrike Jacob, Peter Edelmann, Till Fechner et le groupe Tziganisky.
Nancy – Opéra National de Lorraine, les 19, 21,23, 25, 27 octobre à 20h – 03 83 85 33 11

crédit photos Ville de Nancy

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