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Critiques / Théâtre

Voltaire Rousseau de Jean-François Prévand et Jean-Luc Moreau

par Corinne Denailles

La rencontre de deux grands esprits

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Créé en 1991 avec Jean-Paul Farré et Jean-Luc Moreau, cette pièce écrite par Jean-François Prévand et Jean-Luc Moreau a connu un grand succès durant cinq saisons. Cette reprise est une excellente idée, aujourd’hui que les comédiens ont l’âge des personnages qu’ils interprètent avec moins de vivacité par instants mais plus de profondeur. Voltaire et Rousseau c’est l’air et le feu ; après avoir admiré sans réserve son aîné, Rousseau, en mûrissant s’est avisé qu’ils prônaient des conceptions de la société radicalement différentes. Au fur et à mesure que chacun creuse son sillon, la querelle gonfle jusqu’à ce pamphlet anonyme dans lequel Rousseau a reconnu la plume de Voltaire et pour lequel il vient lui demander des comptes dans sa demeure de Ferney. « Il fallait vous faire taire », avouera tranquillement Voltaire.
S’ils se sont rencontrés, on ne sait pas ce qu’ils se sont dits (comme l’hypothétique rencontre de Pascal et Descartes brillamment imaginée par Jean-Claude Brisville) ; leurs échanges furent épistolaires et par oeuvre interposées (Les Confessions sont la réponse aux accusations de Voltaire).
La pièce met en scène la confrontation de deux univers, de deux grands esprits incompatibles. Dans son costume blanc et chemise soyeuse jaune poussin (costumes de Mathilde Pénin) Jean-Paul Farré incarne un Voltaire sûr de lui, brillant, un rien arrogant, caustique, obsédé par la réussite, voire mondain, ami des nantis. Face à lui Jean-Jacques Moreau (le soir où on y était), vêtu d’un improbable costume de berger afghan, la sacoche en bandoulière, peu soucieux de son apparence, interprète un Rousseau campagnard, un peu lourdaud, empêtré dans son discours. L’un est aussi vif, cynique, volontiers frondeur et roué que l’autre est entier, tourmenté, sincère et pathétique dans son désespoir philosophique et ce sentiment de révolte qui le ronge. Tous deux attachés à la liberté, leurs combats sont pourtant très différents ; pour Voltaire la lutte contre les fanatismes, les superstitions, les préjugés, pour l’éducation par le théâtre ; pour Rousseau le combat contre une société corrompue qui fait le malheur de l’homme et surtout des petites gens dont il se réclame, génératrice d’injustices sociales, la haine du théâtre corrupteur. Voltaire, insupportable, fait mine de ne pas comprendre la conception de son interlocuteur, se moque d’un soi-disant désir de retour à l’état de nature mais aussi s’emporte contre un athéisme qu’il juge scandaleux. Le dialogue à fleuret moucheté s’envenime peu à peu jusqu’à la rupture. Leurs débats sont passionnants et d’une actualité souvent flagrante ; en ces temps où les hommes ont oublié les rouages de la dialectique, ils nous rappellent ce que penser veut dire. Les deux comédiens sont excellents ; Jean-Jacques Moreau dépasse le cliché du Rousseau père indigne ; on est touché par ce personnage véritablement malheureux, révolté qui rêve d’un monde meilleur, dénonce le capitalisme avant l’heure qui oppresse le peuple, et aspire à autre chose qu’à cultiver son jardin.

Voltaire Rousseau de Jean-François Prévand et Jean-Luc Moreau. Décor, Charlie Mangel. 
Lumières, Jacques Rouveyrollis. 
Costumes, Mathilde Penin
. Avec Jean-Paul Farré et Jean-Luc Moreau et Jean-Jacques Moreau en alternance. Au Poche Montparnasse à 19h. Durée : 1h15 environ
© Brigitte Enguérand

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