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Voir et entendre Schönberg

par Christian Wasselin

Une exposition du musée d’Art et d’Histoire du judaïsme nous rappelle qu’Arnold Schönberg était aussi peintre et qu’il y a peut-être plus d’angoisse encore dans sa peinture que dans sa musique.

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IL EST TOUJOURS PARADOXAL de consacrer une exposition à un compositeur. Qu’exposer en effet ? Des partitions ? elles sont faites pour être lues et surtout interprétées. Des photographies, des objets ? soit, mais le cornet acoustique de Beethoven ou les lunettes de Schubert ne nous aident guère à dépasser le stade de l’anecdote, au mieux de la biographie. Pierre Korzilius avait eu l’idée lumineuse, en 2011, au musée d’Orsay, d’exposer la partition de la Quatrième Symphonie de Mahler tout entière, l’œuvre étant elle-même diffusée par des haut-parleurs et un pinceau lumineux désignant chaque mesure, l’une après l’autre, de manière à ce que le visiteur pût suivre la musique tout en l’écoutant.

Avec Arnold Schönberg (1874-1951), la tâche est d’une certaine manière plus facile puisque le compositeur fut aussi peintre et dessinateur, notamment au cours des années 1906-1911. Il nous a laissé 360 œuvres parmi lesquelles 60 autoportraits dont 30 sont exposés dans le cadre de l’exposition « Arnold Schönberg, peindre l’âme » qui se tient au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme*. Un tel nombre d’autoportraits laisse songeur : contrairement à Rembrandt, Schönberg n’a pas voulu se peindre à différents moments de sa vie pour figurer le temps qui passe (le temps, c’est le compositeur en lui qui en fait son affaire). Il a cherché à se scruter, non pas pour se persuader qu’il était beau ou laid, mais pour essayer de trouver ce qu’il y avait à l’intérieur de lui-même. C’est un autre paradoxe car, si l’on part du principe que seule la musique permet d’aller au-delà et d’exprimer l’ineffable, on peut s’étonner qu’un musicien de la dimension de Schönberg, inventeur du dodécaphonisme et à ce titre l’un des compositeurs les plus novateurs de tous les temps, ait eu aussi besoin de la représentation plastique pour s’exprimer.

Abstraction, ambiguïté

Pour aller vite, on parlera de l’expressionisme du peintre Schönberg : des couleurs violentes, des regards hallucinés, des expressions angoissées traduisent sa manière, qu’il se peigne lui-même ou qu’il fasse le portrait de ses contemporains Zemlinsky ou Mahler (dont Schönberg a aussi peint l’enterrement d’une manière saisissante), qu’il se moque d’une manière grinçante dans des œuvres telles que Satire ou Kritiker II, ou encore qu’il s’essaye à un portrait du Christ. Le peintre Kandinsky (présent dans l’exposition par le biais du cycle des Sonorités mais aussi de quatre très belles xylographies) se retrouvait, avouait-il, dans la musique de Schönberg, mais contribua aussi à faire connaître la peinture de ce dernier.

Pour autant, Schönberg ne se jeta jamais dans les bras de l’abstraction, malgré l’exemple de Kandinsky, alors que la musique, notamment instrumentale, est peut-être le plus abstrait de tous les arts : « Sonate, que me veux-tu ? », s’interrogeait déjà Fontenelle. Et Stravinsky, rappelons-le, refusait à la musique le pouvoir d’exprimer quoi que ce fût. Des harmonies, des rythmes, des formes et rien de plus – comme dans un tableau abstrait. Oui mais dans une lettre envoyée à Busoni en août 1909, Schönberg prétendait « en finir avec le pathos, en finir avec les partitions interminables qui pèsent des tonnes » (pensait-il à ses propres Gurrelieder, pourtant sublimes ?), et, plus loin, « non pas construire, mais exprimer  ». Oui mais n’y a-t-il pas une gageure à prétendre exprimer en inventant un nouveau langage ?

On retrouve là toute l’ambiguïté des rapports entre les arts : la musique, comme la poésie ou la peinture, n’est-elle pas irréductible ? D’un autre côté, il est rare que peintres et musiciens se comprennent à ce point : il est vrai que le début du XXe siècle fut à cet égard un moment très riche de l’Histoire de l’art et que Vienne et Paris furent le lieu de rencontres particulièrement fécondes : qu’on pense aux mises en scène d’Alfred Roller à l’Opéra de Vienne, à l’époque de Mahler, ou aux ballets de Stravinsky du temps des Ballets russes.

Inachèvement, crises

La religion est bien sûr présente dans cette exposition. Devenu protestant en 1898, Schönberg se reconvertit au judaïsme en 1933 à Paris : Chagall et le beau-frère d’Einstein furent ses parrains pour la circonstance. Ce séjour en France devait précéder son exil définitif aux États-Unis (où il fut l’ami de Gershwin mais refusa toujours de fréquenter Stravinsky, qui était pourtant son presque voisin en Californie). Ce qui ne l’empêcha pas d’être incapable d’achever son opéra Moses und Aron (dont on peut revoir des images de la production donnée en 2015 à l’Opéra Bastille dans la mise en scène de Romeo Castellucci).

On peut se demander, finalement, si Schönberg n’est pas avant tout l’artiste des crises : c’est au moment où il songe à s’affranchir de la tonalité qu’il s’interroge en multipliant les peintures et les autoportraits, comme s’il avait dans l’âme un abîme à interroger ; et c’est lorsqu’il est radié de l’Académie des arts de Berlin par le régime national-socialiste qu’il revient à la religion de son enfance. Toutes ces interrogations nourrissent bien sûr cette exposition très riche, organisée avec le concours de l’Arnold Schönberg Center de Vienne, et qui présente aussi des manuscrits, lettres, objets divers (dont des cartes à jouer et des jeux pour les enfants fabriqués par Schönberg lui-même), qui viennent contrepointer les peintures et dessins de l’artiste. Ah, cette photographie de Schönberg, sa femme, Loos et Kokoschka, tous plus sinistres les uns que les autres, devant le comptoir d’un café de Vienne ! Ah, la vie quotidienne des grands hommes !

« Il est provisoirement refusé à mes œuvres de gagner la faveur des masses ; elles n’en atteindront que plus facilement les individus. Ces individus de grande valeur qui seuls comptent pour moi », écrivait Schönberg à Kandinsky le 24 janvier 1911. Aujourd’hui, Schönberg reste un compositeur réputé difficile, si l’on excepte deux ou trois de ses partitions flatteuses comme Verklärte Nacht (La Nuit transfigurée) : l’émotion éprouvée ou non à l’écoute d’une œuvre reste un mystère, mais cette exposition peut nous aider à comprendre un peu mieux un artiste qui, certes obsédé par lui-même, eut sans doute bien moins souvent l’occasion de dire : « Je suis », que de se demander : « Qui suis-je ? ».

* On pourra si l’on y tient, mettre cette exposition en parallèle à celle que consacre la Philharmonie de Paris à Ludwig van Beethoven « Ludwig van », également jusqu’au 29 janvier).

illustration : Herr Professor Schönberg (dr)

« Arnold Schönberg, peindre l’âme ». Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, 71, rue du Temple, Paris 3e. Jusqu’au 29 janvier 2017. Une série de rencontres, de concerts et de projections accompagnent l’exposition.

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