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Critiques / Théâtre

Vient de paraître d’Edouard Bourdet

par Gilles Costaz

Les coulisses du monde des lettres

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Contemporain du Cartel de Dullin et autres Jouvet, Edouard Bourdet fut un grand auteur de l’entre-deux-guerres. Il est un peu oublié, même si l’on voit réapparaître de temps à autre Le Sexe faible ou Les Temps difficiles, comédies rosses – comme on disait alors – riant des turpitudes d’une société bourgeoise avide de pouvoir, de sexe et d’argent. Vient de paraître, qui date de 1927, est aujourd’hui exhumé par un metteur en scène, Jean-Paul Tribout, qui adore dénicher des succès d’antan pour les confronter à nos regards d’aujourd’hui. En général, ses choix sont judicieux, si l’on se souvient que Tribout nous a sorti de derrière les fagots Zoo de Vercors, Nekrassov de Sartre et Le Vicaire de Hochhuth, notamment. Vient de paraître est aussi un choix heureux, très heureux. Car la pièce, très années 20 dans sa peinture des mœurs, garde tout son punch du point de vue de la satire. C’est aux milieux littéraires qu’elle s’en prend et, si le monde de l’édition a changé, il a gardé la même frénésie dans le fonctionnement mondain et commercial. L’empoignade qui ouvre la pièce se fait autour du prix Zola, qui va être décerné d’un moment à l’autre (le maquillage du prix Goncourt en prix Zola n’échappera à personne ! ). L’auteur Maréchal est assuré de l’obtenir mais son éditeur, Moscat, apprend que le romancier vient de signer pour ses prochains livres chez un concurrent renommé. Comme il a le jury du prix Zola dans sa main, il fait aussitôt perdre son poulain et attribuer le prix à un inconnu qui ne sait même pas qu’il est candidat, car c’est son épouse qui a envoyé le roman aux jurés ! Tout ce beau monde va se chamailler, repartir en lice pour le prix suivant, et mélanger l’amour, l’écriture et les affaires, car la femme du lauréat du prix Zola a un charme assez ravageur...
Sur ce même thème, l’éditeur Pierre Belfond avait fait jouer il y a vingt ans une comédie aussi corrosive, La Délibération, moins rétro, bien sûr. Mais la pièce de Bourdet a bien pris la patine du temps. Avec ses différentes étapes et ses effets de surprise, elle est remarquablement construite. Si la vision du couple et de la femme porte les stéréotypes de cette période boulevardière, l’écriture est toujours fine, sèche même, évitant le narcissisme – brillant, évidemment - du maître d’alors, Guitry. On y passe sans cesse de la vie professionnelle à la vie intime ; sur cet aller-retour, Tribout a établi une mise en scène rapide et fluide qui court dans l’espace, avec d’élégantes sinuosités. Bourdet, pour ses grands rôles de ganache, il faut le jouer dru, comme on joue Mirbeau ou Flers et Caillavet. C’est le cas, ici. Tribout incarne lui-même l’éditeur Moscat avec allant et malice, dans un parisianisme cynique où il entremêle subtilement la crapulerie et la sociabilité. Il est entouré de partenaires au jeu typé et savoureux, Laurent Richard, Xavier Simonin, Jean-Marie Sirgue. Mais, dans certains rôles complexes, il s’agit de trouver la vérité humaine et l’émotion sous les grands traits de la drôlerie. C’est ce que fait, fort bien, Jean-Paul Bordes : à partir du romancier ambitieux saisi par l’amour il peaufine un personnage représentatif d’une époque désuète, risible et pourtant émouvant dans sa capacité à casser désespérément la carapace du blasé. C’est ce que réussit également Eric Herson-Macarel qui interprète un mari en opposition avec la faune parisienne, brut, brouillon, agité, dans un contraste magnifique avec les gens huppés qui l’entourent. Caroline Maillard se charge du seul rôle féminin dans un rayonnement discret et très exact.
Pour les amateurs de l’histoire de l’écriture théâtrale, c’est un beau chapitre qui nous est restitué par Jean-Paul Tribout et son équipe. Pour ceux qui viennent pour le plaisir pur, sans s’attacher aux références, c’est un divertissement à l’embellie comique toujours renouvelée.

Vient de paraître d’Edouard Bourdet, mise en scène de Jean-Paul Tribout, collaboration artistique de Xavier Simonin, décor et accessoires d’Amélie Tribout, costumes de Sonia Bosc, lumières de Philippe Lacombe, avec Jean-Paul Bordes, Eric Herson-Macarel, Caroline Maillard, Laurent Richard, Xavier Simonin, Jean-Marie Sirgue et Jean-Paul Tribout.

Théâtre 14, 21 h du mardi au samedi, 19 h, le lundi, tél. : 01 45 45 49 77, jusqu’au 22 octobre. (Durée : 2 h 05).

Photo Laurencine Lot.

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