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Critiques / Théâtre

Vania d’après Tchekhov

par Gilles Costaz

Les sanglots courts de l’automne

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La Comédie-Française nous met le Vieux-Colombier sens dessus dessous et nous donne un Tchekhov infiltré par des anachronismes et des bribes d’improvisations ! De quoi se mettre en colère ? Non. De quoi s’enchanter. Julie Deliquet, connue pour son collectif In vitro, s’est chargée d’Oncle Vania en abrégeant le titre et en s’accordant toutes les libertés qui lui passaient par la tête.
Pourtant le résultat est tout à fait respectueux de l’oeuvre, situé aujourd’hui en même temps que dans la Russie de 1807, car les anachronismes y sont légers. Au centre d’un dispositif bi-frontal, les acteurs parlent et vivent autour d’une grande table. Ils portent robes légères, salopettes, chemise à carreaux. Sur la table, les objets de la cuisine ou du repas. De chaque côté, un espace étroit, où l’action peut aller courir pour des rencontres plus serrées ; aux alentours, les allées du théâtre sont les chemins par où les uns et les autres vont et viennent. En plus condensé, en plus vif, en plus tempêtueux qu’on ne le voit généralement se déroule le drame de l’oncle Vania et de Sonia. Ces deux déclassés sacrifient leurs vies à l’égoïste Serebriakov et sont amoureux en vain de deux personnages qui ne font que passer dans la propriété. L’ami médecin, en qui Tchekhov a mis pas mal de lui-même, est l’un de ceux qui ne restera pas. Il aime quelqu’un qui ne peut l’aimer et n’aime pas celle qui le dévore de tous ses yeux, Sonia, précisément...
Carrousel des sentiments brûlants mais frustrés, tourniquet de la vie paysanne dansant un moment avec la vie citadine, carrefour des échecs et des résignations : Julie Deliquet n’a pas le sens de la langueur mais celui du crépitement des secrets qui, tout à coup, explosent ou implosent. Elle a ajouté un peu de sa propre vie, qui est celle d’une fille qui a connu la libération de mai 68 à travers l’attitude quelque peu ostentatoire de ses parents et la juge à présent d’un autre temps. C’est ainsi que le personnage de Serebriakov n’est plus un historien grognon mais un bourgeois bohême aux chemises colorées dont la tyrannie est joyeuse et tout aussi inconsciente que celle d’un vieux birbe recuit. Grand cinéphile, ce docte dyonisiaque impose aux déprimés de la datcha la projection d’un film de Dreyer dont ils n’ont que faire ! Hervé Pierre fait là une composition follement amusante et inattendue. Avant tout, l’interprétation est dominée par le jeu magnifiquement sensible de Laurent Stocker, qui sait allier la noblesse et l’amertume, Florence Viala, qui danse de tout son corps les émotions contraires, et Stéphane Varupenne, qui dessine un glacis transparent, fait d’élégance, derrière lequel se lisent la passion et le renoncement. Anna Cervinka, Dominique Blanc et Noam Morgensztern, sur des partitions plus discrètes, pincent délicatement le violon des états d’âme. Les sanglots ne sont pas longs comme chez Verlaine, mais courts, pour mieux rester longtemps en nous. Admirable spectacle où s’étreignent le temporel et l’intemporel.

Vania d’après Oncle Vania de Tchekhov, mise en scène et scénographie de Julie Deliquet, traduction de Tonia Galievsky et Bruno Sermonne, costumes de Julie Scobeltzine, lumières de Jean-Pierre Michel et Laura Sueur, musique originale de Mathieu Boccaren, 
collaboration artistique de Julie André, assistante scénographie : Laura Sueur, avec Laurent Stocker, Florence Viala, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Dominique Blanc.

Vieux-Colombier (Comédie-Française), tél. : 01 44 58 15 15, jusqu’au 6 novembre. (Durée : 2 h).

Photo Simon Gosselin.

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