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Critiques / Théâtre

Un village en trois dés par Fred Pellerin

par Gilles Costaz

L’épopée comique d’un village du Québec

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Comme il n’est pas facile de donner la trame d’une pièce monologuée de Fred Pellerin, cet immense conteur québécois, autant lui donner la parole et reproduire ce qu’il nous a déclaré pour le journal Théâtral Magazine : « Les histoires du nouveau spectacle jouent de l’hypothèse sur le moment fondateur de Saint-Élie-de-Caxton. Parmi les grands mystères non-résolus de mon village, il en est un qui touche le point zéro de notre mémoire. C’est véridique et vérifiable, il suffit d’oser une petite recherche dans les voûtes où dorment les archives municipales pour le trouver : le premier volume des "minutes" a été amputé de ses trois premières pages. Dans le livre, la déchirure est apparente et offre une bonne prise aux questions : que s’est-il passé entre le moment où on n’existait pas et le moment où on a existé ? Comment est-on passé d’un éparpillement de quelques défricheurs à un village ? À quel moment une accumulation d’individus devient une communauté ? À oser quelques tentatives d’explications heureuses, nous recroisons les personnages qu’on connaît bien : le barbier qui boit, le forgeron qui jure, le belle Lurette qui pleure, la veuve active et le marchand général qui compte son argent. Aussi, pour ajouter au recensement légendaire, nous faisons connaissance avec le premier curé venu se perdre chez nous, la postière Alice qui savait licher le rabat de l’enveloppe tant pour la fermer que l’ouvrir et le gros Charles, un ventriloque obèse et ambidextre. » 
Tous les spectacles de Fred Pellerin traitent de la vie à Saint-Elie-de-Caxton, un petit village de la Mauricie, au Québec, où est né et où retourne souvent notre conteur. Tout est vrai donc, mais tout est également imaginaire, car l’invention de Pellerin, guidé par l’amour des mots qui s’entrechoquent, est merveilleusement fertile. C’est l’homme (ou la femme) brut qu’il saisit et dont il précipite tous les défauts dans une série d’actions où sa petitesse prend une dimension de noblesse. En France, dans les endroits les moins touchés par la toile d’araignée des villes, il y a encore bien des villages où la nature folklorique des individus n’attend qu’un poète pour les faire entrer das la splendeur d’une chronique aux portes de la légende. Lui, Fred Pellerin, il sait transformer la quotidienneté en épopée drolatique. Cette fois, il frappe aux portes des archives et veut questionner l’état-civil des années 1870. Les premières pages, comme il le dit dans l’entretien que nous avons cité, ont disparu. Il n’a plus qu’à tirer les fils de son imagination, en jouant d’abord avec trois dés invisibles : il sera question d’un curé débutant arrivant à la paroisse, d’une femme seule qui est rarement seule, de vaches, de sexe, de boisson, de sous... Ainsi se forme une communauté, tous les habitants se regroupant peu à peu à chaque événement. L’étonnant, le presque incroyable est que Fred Pellerin change partiellement son conte tous les soirs, lui donne sans cesse des variations. Assis sur une chaise, l’air enfantin, l’oeil malicieux sous le hublot des lunettes, il ne cultive pas la posture du parleur d’autrefois grondant près du feu. Il est tranquillement en équilibre entre le monde d’hier et celui d’aujourd’hui ; il ne les oppose pas, il les réunit (de Saint-Elie-du-Caxton, il disait naguère que « les lutins et les fées s’(y) écrasent dans les pare-brise le soir »). De sa voix douce il peint une fresque humaine et langagière qui a les vertus de la littérature, du théâtre et du savoir-rire.

Un village en trois dés de et par Fred Pellerin.

Théâtre de l’Atelier, 19 h, tél. : 01 46 0649 24, jusqu’au 5 novembre. (Durée : 1 h 20).

Photo DR.

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