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Un pèlerinage mélancolique

par Christian Wasselin

Dans son livre « Nuages gris », Philippe André interroge les dernières pages instrumentales composées par Liszt, qui sont autant de questions et d’énigmes.

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La figure de Liszt n’en finit pas de nous intriguer et de nous interroger. Voilà un homme qui avait tout pour lui, qui fut le Don Juan du piano, qui souleva des foules dans l’Europe entière, qui s’installa au comble de la gloire à Weimar pour faire de cette petite ville allemande une nouvelle Athènes, et qui termina sa vie dans une mélancolie saturée d’audaces et de visions. Liszt en effet, de 1881 à sa mort en 1886, écrivit un certain nombre de pièces pour piano (ou pour quelques instruments) qui ont peu à voir avec les Rhapsodies hongroises ou les Études d’exécution transcendante, mais dont on trouvait déjà les étrangetés dans la dernière des Années de pèlerinage.

Ces pièces ne forment pas un cycle. Elles sont éparses comme des fragments, elles sont brèves, elles n’ont pas de forme facilement repérable. Elles sont hantées par l’ombre de Wagner, beau-père de Liszt depuis 1870, et qui mourut à Venise en 1883 après avoir laissé une œuvre au moins aussi mystique que musicale. Elles seront presque toutes publiées sur le tard (Nuages gris et Unstern – Désastre – le seront en 1927). Surtout, leur tristesse ou leur austérité masquent un ensemble de trouvailles harmoniques dans lesquelles certains voient le véritable apport de Liszt à la musique, et qui ont attiré plus d’un pianiste, de Brendel à Pollini, sans oublier Andrea Bonatta qui les a magnifiquement enregistrées en 1991* sur un piano d’Eduard Steingraeber daté de 1873.

Tristesse et austérité : c’est cet ensemble énigmatique qu’a voulu aborder par les mots Philippe André, qui est psychiatre, psychanalyste et musicien, dans un livre intitulé Nuages gris, du nom d’une pièce composée en 1881. A vrai dire, il aurait très bien pu le baptiser Sans sommeil ou La lugubre gondole, tant l’ensemble de ces pages porte à la méditation et appelle à l’écriture ceux qui veulent en percer le mystère. Tâche impossible évidemment, mais il n’est pas nécessaire de connaître Dieu personnellement pour parler de l’infini.

Humble et intrépide

On évacuera rapidement le reproche qu’on peut faire à la démarche qui sous-tend ce livre : vouloir à tout prix que telle musique annonce l’avenir, comme si une œuvre ne se suffisait pas en elle-même, comme si l’avenir était forcément beau et prometteur. Ce déterminisme, cet acharnement à montrer qu’un artiste est moderne (ce qui n’est ni honteux ni grisant), alors qu’on lui demande simplement d’être lui-même, égoïstement, et d’apporter sa part à la beauté du monde, peuvent épuiser certains.

Mais Philippe André n’insiste pas trop sur ce point. Avec humilité et intrépidité, il choisit neuf pages de Liszt, de Wiegenlied (Chant du berceau) à Trauervorspiel und Trauermarsch (Prélude et Marche funèbres) et les questionne. Son analyse est fine, elle ne se contente pas de formules creuses, elle s’appuie sur le vocabulaire musical sans cuistrerie. Les pages consacrées à Schlaflos, dont le sous-titre est « Question et réponse », comptent parmi les plus réussies. Pas de psychanalyse de bazar ici, donc, mais une promenade empathique aux côtés d’un Liszt vieux et malade qui compose comme si la mort l’encourageait à le faire. C’est sans doute pourquoi Wiegenlied était traduit par le compositeur lui-même par « Chant du berceau » et non pas par « berceuse » : la nostalgie du berceau, quand il n’est plus question d’y retourner, est une force dernière qui vous pousse à chanter : « Nous conserverons toujours en nous l’espace de l’illusion des premiers mois », écrit Philippe André. Cet espace prend ici la figure des derniers mois, débarrassés de toutes les illusions.

* Pour Astrée.

Philippe André : Nuages gris, le dernier pèlerinage de Franz Liszt. Le Passeur éd., 2014, 167 p., 16,90 €.

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