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Critiques / Opéra & Classique

Un monument pour Adolphe Sax

par Christian Wasselin

L’inventeur du saxophone est né il y a deux cents ans. Un somptueux livre signé Jean-Pierre Rorive nous rappelle que l’art et la science ont partie liée quand il s’agit de musique.

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Ceux qui ont eu le privilège d’assister aux représentations des Troyens données au Châtelet à l’automne 2003 ont eu la surprise de voir faire irruption sur la scène, à la fin du premier acte, une fanfare composée d’instrumentistes jouant des instruments étranges. Ces instruments, prêtés par une société collectionnant les cuivres rares, avaient été fabriqués par Adolphe Sax, sans qu’on pût les baptiser pour autant saxophones. Car il est désolant, aujourd’hui encore, que le nom de Sax, tel un réflexe conditionné, n’évoque que le seul saxophone et que l’imaginaire commun mette à l’index, pour ne citer qu’elle, la famille des saxhorns.

C’est pour rendre justice à cet inventeur encore en grande partie méconnu, dont on célèbre cette année le bicentenaire de la naissance, que Jean-Pierre Rorive a repris une biographie qu’il lui avait naguère consacrée, l’a étoffée et l’a munie d’une iconographie fastueuse et abondante.

Adolphe Sax a vu le jour à Dinant le 6 novembre 1814, il est mort à Paris le 7 février 1894, « dans l’anonymat le plus complet, comme oublié de tous ses admirateurs ». Les amoureux du cimetière Montmartre peuvent toujours aller se recueillir devant sa tombe, construite en forme de chapelle (mais elle est fermée et entretenue, hors de question de s’y abriter les jours de pluie !), dans ce musée romantique à ciel ouvert où l’on croise les fantômes de Berlioz, Théophile Gautier, Halévy, Pauline Viardot et bien d’autres.

La locomotive et la salle de concert

On a cité Paris et Berlioz. C’est que Sax a très vite compris que son époque, celle de l’accélération de la révolution industrielle, était un temps où la facture instrumentale était prête à toutes les aventures, et que Berlioz était l’une des capitales du monde. Il savait aussi que Berlioz, compositeur, chef d’orchestre et journaliste, s’intéressait de près à ladite facture, était prêt à exiger des sonorités nouvelles des instruments, donc des prouesses de la part des luthiers ; Berlioz fit d’ailleurs régulièrement partie de jurys devant se prononcer sur les innovations de tel ou tel facteur (à Londres, par exemple, en 1851).

Le père d’Adolphe Sax, Charles-Joseph, était aussi luthier, et c’est presque naturellement que deux de ses fils suivirent le même chemin : Charles-Joseph fils d’abord, puis Adolphe, qui travailla dans l’atelier de ce dernier à Paris, en 1843, avant de s’installer à son compte douze ans plus tard.

Jean-Pierre Rorive raconte avec sympathie les idées fantasques qui furent celles d’Adolphe à ses débuts (et qui ne concernent pas toutes la musique : connaissez-vous le saxavtokiniton  ? avez-vous une idée de la forme de la locomotive à propulsion hélicoïdale ?), ses idées hygiénistes (les instruments à vent répondent à ce genre de préoccupation), ses projets de salle de concert de forme ovoïde, mais aussi son esprit d’entreprise (le mot capitaliste, à l’époque, désigne objectivement celui qui apporte un capital, il n’a pas encore pris un tour péjoratif) et les faillites qu’il subira.

Mais Sax fut d’abord et avant tout facteur d’instruments de musique. Il perfectionne le mécanisme de la clarinette basse dès 1838 (année de la création de Benvenuto Cellini, opéra qui utilise cet instrument) puis celui de la famille entière des clarinettes. Il se lance ensuite dans l’aventure du saxophon, comme on l’appelle au départ, qu’il mène en parallèle à d’autres inventions comme la saxo-tromba ou la trompette de parade.

Le progrès n’est plus ce qu’il était

Il est impossible ici de résumer une carrière faite d’intuitions et d’audaces, de succès puis de douloureux échecs. Sax a bien sûr côtoyé la fine fleur des musiciens de son temps, il a contribué à la réforme des musiques militaires, il a dû essuyer les procès de bien des rivaux et bien des jaloux, il a dû faire face dès 1853 à une espèce de cancer de la peau qui proliféra sous la forme d’une tumeur au visage qu’il réussit miraculeusement à faire guérir. Laborieux, sédentaire, acharné autant qu’inspiré, Sax a vécu à une époque où tout semblait possible, où la foi dans ce qu’on appelle le progrès donnait un sens à l’Histoire en marche. Il reste aujourd’hui célèbre comme l’inventeur du saxophone (là encore, toute une famille, du sopranino à la basse), un instrument qui, au bout du compte, a été assez peu utilisé par la musique dite classique (on peut citer le Boléro de Ravel ou Lulu de Berg) mais a accompagné très tôt l’aventure du jazz. Comme l’écrit Paul Morand, « tôt ou tard, nous devrons répondre à cet appel de ténèbres, aller voir ce qu’il y a derrière cette impérieuse mélancolie qui sort des saxophones ».

Si Dinant fête régulièrement son enfant inventeur, à coup de défilés, rassemblements et fête des harmonies, il serait temps que les mélomanes en sachent un peu plus sur un aventurier qui fut à sa manière un défricheur, un visionnaire, et mit la science et l’industrie au service de l’art, ce qui ne va pas forcément de soi. Ce livre très documenté, maquetté avec soin (on aime les petits saxophones-repères en bas de chaque page), doit survivre aux fêtes de Noël.

Jean-Pierre Rorive : Adolphe Sax, Gérard Klopp éditeur, 225 p. 48 €.

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