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Critiques / Théâtre

Un ennemi du peuple de Henrik Ibsen

par Corinne Denailles

Le prix de la vérité

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Le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier a frappé fort les esprits avec sa version d’Un ennemi du peuple d’Ibsen, volant presque la vedette à l’Anglais Simon Mc Burney et son spectaculaire Maître et Marguerite. La problématique politique posée par la pièce d’Ibsen s’avère d’une actualité confondante, ce qui pourrait laisser penser que la question des conditions d’exercice de la démocratie ne date pas d’hier. En son temps, Ibsen s’était exilé pour ne pas se sentir complice d’un état qui ferme les yeux sur la corruption et préfère taire la vérité si elle se révèle une menace.

Ainsi en va-t-il dans cette petite ville thermale où le cours des choses se trouvent brutalement bousculé par une révélation explosive. Le médecin des thermes a découvert que les eaux sont polluées et représentent un danger mortel pour les curistes. Il trouve d’abord le soutien de ses amis journalistes qui lui offrent les pages du journal local pour informer la population. Mais c’est sans compter avec le frère du docteur, maire de la ville et homme d’influence roué qui saura retourner les gens et la situation. Lors d’un discours au peuple, le médecin espère convaincre qu’il faut révéler la vérité à tout prix, même de manière autoritaire.

A cet instant, Ostermeier sort des rails de la représentation théâtrale en prolongeant le débat avec la salle, toutes lumières allumées sur la question de savoir si on est d’accord avec les propos enflammés du docteur. D’abord surpris, certains spectateurs s’aventurent à donner leur avis ; l’un pense que la vérité n’a pas de prix, un autre évoque les mensonges divers, de Fukushima au Médiator en passant par le sang contaminé) mais confronté à une certaine confusion dans l’intervention des comédiens, le public ne semble pas vraiment voir où on veut l’emmener car il y a tout de même une discrète manipulation pour montrer qu’il faut se méfier du point de vue du médecin qui, apparemment porté par de saines convictions, finit par se révéler très dangereux idéologiquement. La vérité a-t-elle parfois un prix exorbitant qui menacerait la démocratie même ? La démocratie est-elle soluble dans le libéralisme sauvage et ses dérives (corruption, collusion des pouvoirs, dictature du profit, etc.) ? Le discours enfiévré du docteur, qui n’est pas d’Ibsen, s’intitule « L’insurrection vient » ; daté de 2007, il est l’œuvre d’un mystérieux Comité invisible et renvoie directement à la situation européenne. En instaurant ce débat avec le public qui a marqué les esprits, Ostermeier démontre par la preuve les liens intimes entre théâtre et réalité. Soudain la fiction rejoint le réel et les deux se fondent en une même réflexion puis, le plus naturellement du monde, on revient au théâtre.

Le théâtre selon Ostermeier est un théâtre sous tension, puissamment charpenté, très physique et d’une précision stupéfiante. La scénographie de Papelbaum, si elle n’est pas d’une grande finesse est pour le moins très efficace. Quant aux comédiens, la plupart très jeunes, leur naturel relève du jeu cinématographique et donne au spectacle une dimension documentaire, en plein cœur de la fiction. Ils sont tous exceptionnels d’intelligence et de subtilité. Ce spectacle éminemment politique secoue les esprits avec talent et efficacité.

Un ennemi du peuple de Henrik Ibsen, adaptation de Florian Borchmeyer, mise en scène Thomas Ostermeier, scénographie Jan Pappelbaum ; costumes, Nina Wetzel ; musique, Malte Beckenbach, Daniel Freitag ; lumière, Erich Schneider ; Dessins muraux, Katharina Ziemke. Avec Stefan Stern, Ingo HÜlsmann, Eva Meckbach, Christoph Gawenda, David Ruland, Moritz Gottwald, Thomas Bading. Durée : 2h. Création au festival d’Avignon 2012. Au Théâtre de la ville jusqu’au 2 février. Tel : 0142742277.

www. theatredelaville-paris. Com

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