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Critiques / Théâtre

Un coeur Moulinex de Simon Grangeat

par Gilles Costaz

La moulinette de l’Histoire

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Nos mères utilisaient le moulin-légume pour leurs soupes et leurs purées. Il n’est pas sûr que certaines personnes ne se servent pas encore de cet ustensile en métal partiellemenr perforé, doté d’une boule rouge permettant de bien tenir la manivelle. C’est cette histoire - qu’on ne confondra pas avec celle du moulin à café, qu’on calait plus facilement entre les deux jambes – qu’on nous raconte au théâtre ! Ou plutôt l’histoire de son créateur, Jean Mantelet, et de son entreprise d’abord appelée Manufacture d’emboutissage de Bagnolet puis rebaptisée Moulinex : en 1932, l’artisan a l’idée de cet appareil. Après quelques tâtonnements, l’invention marche, séduit le public féminin. C’est un triomphe, le patron saura s’adapter pendant des années, jusqu’à ce que, dans les années 60, il ne comprenne plus l’évolution des mécanismes financiers et se fasse éjecter par de grands méchants loups – lesquels casseront tout mais vendront l’étiquette Moulinex, qui n’a pas disparu.
Simon Grangeat, qui connaît le dossier comme s’il avait eu à le traiter au Tribunal du commerce, rit de cette affaire en nous la contant sur le mode de l’agit-prop, d’un rire jaune. Il y eut d’abord le capitalisme patronal, qui avait ses défauts et des qualités (l’ouvrier n’était pas toujours un numéro) puis le capitalisme des grands groupes (l’individu est dissous dans une recherche du profit féroce et, par dessus le marché, contre-productive ! ). La troupe bien nommée Aberratio mentalis s’empare de ce texte à l’écriture bien ciblée. Le metteur en scène Claude Viala le monte, avec une malice tendre, comme on s’entraide à l’usine, sur les chaînes de montage ou à la pause casse-croûte. On se passe les rôles, on fait contre mauvaise fortune bon cœur. Hervé Laudière joue dru et fort le patron mais peut changer habilement de personnage. Véronique Muller, Carole Leblanc, Julien Brault, Pascaline Schwab, Loredana Chaillot incarnent ouvrières et ouvriers en sautant brillamment d’une action à l’autre, d’un tempérament gai à un tempérament triste (ou l’inverse). Dans l’espace vide, Christian Roux a pris place devant le seul élément du décor, un synthé, où il fait défiler les musiques des différentes époques de l’épopée Moulinex : il se transforme en acteur pour camper d’autres personnages. Formidable, ce Christian Roux !
Le spectacle est comme un dessin de presse (mais c’est vrai que les dessins de presse ont à peu près autant disparu que les moulins-légume) : rapide, juste, plaisant, polémique avec vérité. C’est du Dario Fo français. Et cela contribuera à empêcher que cette casse misérable d’un moulin populaire passe à la moulinette de l’Histoire.

Un cœur Moulinex de Simon Grangeat, mise en scène de Claude Viala, scénographie de Shanti Rughobur, costumes de Ninon Gourichon, avec Christian Roux, Véronique Muller, Hervé Laudière, Carole Leblanc, Loredana Chaillot, Pascaline Schwab, Julien Brault.

Théâtre de l’Opprimé, 20h30, tél. : 01 43 40 44 44, jusqu’au 26 novembre. (Durée : 1 h 35).

Photo Pierre Nasti.

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