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Critiques / Opéra & Classique

Un bouquet de voix pour Noël

par Christian Wasselin

Richard Martet réunit cinquante divas du siècle dernier dans un même livre et nous raconte cent années fabuleuses de l’histoire de l’interprétation.

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APRES AVOIR CONSACRÉ un ouvrage aux grands chanteurs du XXe siècle, Richard Martet, rédacteur en chef d’Opéra Magazine, aborde maintenant le versant féminin de ce monde où la parole est chant. Mais il n’intitule pas son ouvrage Les grandes chanteuses du XXe siècle, non, il préfère nous parler de divas. Car les dieux, on le sait, ne sont que des hommes, alors que les chanteuses, les plus grandes, ont rang de déesse. C’est ainsi qu’elles s’adressent à nous, et leur chant ne saurait être autre chose que promesse de sirènes bénéfiques. Plus que les voix mâles, les voix de mezzo qui consolent ou qui troublent, et les voix de soprano qui exaltent ou qui enivrent, ont ce pouvoir qu’ont seules les mères, les filles, les fiancées, les sœurs bien-aimées : celui de nous rappeler que nous sommes faits pour aimer et pour être aimés.

Richard Martet ne verse pas, toutefois, dans l’analyse du pourquoi du plaisir (défi d’ailleurs impossible) ; il ne se complaît pas non plus dans le récit des frasques des divas les plus capricieuses (Geraldine Farrar, Maria Jeritza et quelques autres). Dans chacune des biographies synthétiques qu’il nous propose, il va droit à l’essentiel : les grandes étapes de la carrière, les rôles importants, les théâtres et les partenaires qui ont compté. Et les enregistrements, bien sûr. Car la grande nouveauté du XXe siècle tient aussi là : on a beau se faire une idée de ce qu’était la voix de Giuditta Pasta ou le talent dramatique de Pauline Viardot, on ne peut faire appel qu’à l’hypothèse ou à l’imagination pour leur donner corps. L’enregistrement, au contraire, nous fait entendre réellement Ninon Vallin et Shirley Verrett. Et nous rappelle, au passage, ce qu’est le répertoire pratiqué par les divas au cours du XXe siècle.

85 plages, 7 heures de musique

Tout comme Les grands chanteurs du XXe siècle, paru chez le même éditeur, ce livre est accompagné d’un disque comportant quatre-vingt-cinq plages choisies avec beaucoup de soin (des airs d’opéra essentiellement, mais aussi quelques lieder, les étonnantes Arie di stile antico de Stefano Donaudy chantées par Claudia Muzio, etc.), soit environ sept heures de musique ! Disque et livre sont faits pour vivre de concert, car on ne saurait lire les biographies d’une cinquantaine de divas (lesquelles biographies permettant de citer au passage des chanteuses qui n’ont pas été retenues, Maria Ivogün par exemple, qui fut le professeur d’Elisabeth Schwarzkopf, ou Sylvia Sass, fugitive « petite Callas ») sans avoir le désir de les écouter chacune au moins une fois. Le petit jeu des comparaisons est néanmoins strictement interdit, comme il l’était dans Les grands chanteurs : si on entend Maria Callas et Joan Sutherland dans Lucia di Lammermoor, c’est dans deux airs différents de cet ouvrage.

Sachant que Richard Martet a retenu des chanteuses nées de 1882 à 1946, on ne s’étonnera pas outre mesure de ne trouver ni air d’opéra dit baroque (Gluck et Mozart marquent les limites extrêmes du répertoire ici embrassé), ni extrait d’opéra contemporain, même au sens élastique du terme : au-delà de Korngold, Puccini et Richard Strauss, point de salut – mais on rêve à l’idée qu’une Maria Jeritza chantait les ouvrages de ces deux derniers compositeurs, qui étaient ses contemporains ! Que s’est-il passé depuis lors ? Pourquoi l’opéra, même si depuis vingt ou trente ans des compositeurs pratiquent de nouveau le genre, est-il devenu un superbe musée, certes vivant ? Question que nous ne rappelons que pour mémoire.

Le coffre aux merveilles

Or donc, si le XIXe siècle se taille ici la part du lion, que de pépites !

L’extraordinaire facilité d’Amelita Galli-Curci dans La sonnambula (en 1919) n’a d’égale que la dignité avec laquelle Lotte Lehmann chante la Maréchale du Rosenkavalier. Et on a beau (croire) connaître Kirsten Flagstad dans Tristan, la Mort d’Isolde qu’on entend sous la direction Erich Leinsdorf (en 1941) est l’un des moments les plus fastueux de ce disque-synthèse avec l’ébouriffant air de Neocle dans L’assedio di Corinto par Marilyn Horne. Car certains chefs portent les voix avec élan (Karajan dans la scène finale de Salome avec Ljuba Welitsch en 1948, Klemperer dans la ballade de Senta avec Anja Silja), alors qu’une Régine Crespin au zénith (en 1958) méritait mieux qu’Otto Ackermann dans La Damnation de Faust, avec un cor anglais maigrelet.

La plupart de ces voix nous séduisent et nous ravissent (ah, la transparence de celle d’Elisabeth Grümmer dans l’air d’Agathe du Freischütz  ! l’autorité de Leonie Rysanek en Aida ! la volupté dégagée par le timbre de Leontyne Price en Leonora du Trovatore  !), quelques-unes cependant nous crispent ou nous déçoivent : Lily Pons, ni être humain, ni poupée, est insupportable dans la chanson d’Olympia (quelle différence avec l’impeccable Mado Robin dans l’Air des clochettes de Lakmé  !) ; Grace Bumbry n’a pas la diction ni l’insolence qu’on attendrait d’une Carmen ; Birgit Nilsson est une Brünnhilde bien démonstrative à côté de la noblesse rayonnante d’une Astrid Varnay ; mais il est vrai, soyons honnête, que l’on n’écoute pas l’une et l’autre dans le même extrait de Die Walküre.

On l’a compris, ce disque et ce livre sont ensemble une mémoire qu’il faut ouvrir comme un coffre aux merveilles. Et quand on se souvient, en lisant les lignes consacrées par Richard Martet à Mirella Freni, que le Faust mis en scène en 1975 par Lavelli a déclenché un scandale, on se dit que beaucoup d’eau depuis lors est passée sous les ponts. Un livre consacré aux grands metteurs en scène du XXe siècle, et à ceux d’entre eux qui par paresse ou manque d’imagination s’adressent à des vidéastes, nous éclairerait sur la manière dont on conçoit l’interprétation de l’opéra depuis un demi-siècle.

Richard Martet, Les grandes divas du XXe siècle, Buchet-Chastel, 447 p., 23 €.

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