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Critiques / Théâtre

Trois quarts d’heure avant l’Armistice de Philippe Sabres

par Gilles Costaz

Un scandale de l’Histoire

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En blouse grise, un professeur s’adresse à sa classe de terminale : il évoque la guerre de 14-18, qu’il a faite et dont il a réchappé. Mais le pays est de nouveau en guerre avec les Allemands : l’action se situe en 1942, dans un lycée de la région parisienne. Le professeur se débat à la fois avec les visions imposées qui ne cadrent pas avec ce qu’il sait et ce qu’il a vécu, et avec ses élèves, ignorants de par leur jeune âge. Le tableau noir de la salle de classe bascule (excellente scénographie d’Olivier de Logivières) et l’on est dans le domicile du professeur. Lui et sa femme vont déjeuner, et l’on va suivre leur vie, avec des retours réguliers à la salle de classe, plusieurs jours durant. La belle entente du couple se détériore. La femme semble vouloir exercer son métier coûte coûte, quitte à collaborer avec l’ennemi. Elle est l’assistante d’un imprésario de chanteurs. Comme elle a une passion pour la culture allemande, elle écoute sans difficulté la radio émise par l’occupant. Surtout, elle se met à fréquenter des représentants de la puissance en place. Quel jeu joue-t-elle ? Se vend-elle ou résiste-t-elle ? Tout laisse à penser qu’elle n’a pas adopté la morale rigoureuse de son mari. Mais tout est ambigu en cette période noire de notre Histoire, un dénouement imprévu peut surgir. Et surgira !
L’auteur, Philippe Sabres (qui utilise un autre nom quand il joue : Philippe Bertin ; et, d’ailleurs, ici, il joue son propre texte sous son second patronyme), est parti d’un fait peu connu et scandaleux, qui a eu de lourdes conséquences pour sa famille. Le 11 novembre 1918, l’Etat-major français et l’Etat-major allemand savent évidemment que l’armistice va être signé dans la journée. Et, pourtant, ils envoient au combat une partie des troupes qui sont au front. Ils font ainsi tuer des soldats qui n’avaient plus aucune raison de se sacrifier pour leur patrie. Du côté français, on truquera les registres et on fera inscrire sur les tombes que ces victimes sont tombées le 10 novembre. Le personnage écrit par Sabres conte cela à ses élèves. D’où l’une des forces de la pièce : elle dénonce un mensonge propagé par le pouvoir d’Etat. Cet événement-là et les autres événements en jeu dans le développement du texte ont peut-être un peu de mal à se mêler dans la façon dont se nouent les éléments du récit. Par ailleurs, la mise en scène peine à faire passer les moments monologués du personnage féminin. Mais il y a un ton mat, un art de l’arrière plan sous-entendu, une émotion feutrée qui emportent progressivement le spectateur. Isabelle Fournier joue l’épouse d’une belle manière, douce et secrète. Philippe Bertin (donc l’auteur transformé en acteur) est admirable avec une combinaison de pudeur et de colère, d’amour et de colère où il inscrit le sentiment du temps qui blesse et éveille à la fois l’être humain. Ce tableau historique est à la fois grondant et calme, finement dessiné à coups de griffures.

Trois quarts d’heure avant l’Armistice de Philippe Sabres, mise en scène conjointe des deux interprètes, scénographie d’Olivier de Logivières, son de Thibaud Lalanne, avec Isabelle Fournier et Philippe Bertin.

Essaïon, 19h30 du jeudi au samedi, tél. : 01 42 78 46 42, jusqu’au18 novembre.

Photo Laurent Schneegans.

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