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Critiques / Opéra & Classique

Troïka Rachmaninov

par Caroline Alexander

Quand le virtuel supplante le réel, l’opéra sort de ses cadres.

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Comme l’Opéra Comique à Paris et quelques autres institutions, la Monnaie de Bruxelles fermera ses portes pour cause de travaux jusqu’au printemps 2016. Le bâtiment jouera portes closes mais ses activités sont d’ores et déjà programmées hors les murs dans divers lieux de la capitale belge. En avant-première, le dernier spectacle de la saison qui vient de s’achever a été créé au Théâtre National, première scène de théâtre francophone de la ville. Un théâtre conçu pour le répertoire dramatique, sans fosse d’orchestre.

Ainsi pour Troïka Rachmaninov qui rassemble les trois seules œuvres lyriques du compositeur russe, l’orchestre symphonique de la Monnaie a été placé sur la scène. Est-ce la configuration de la salle qui a dicté ce choix, ou est-ce la volonté de faire monter sur scène l’orchestre qui a déterminé la désignation de cet espace ? Le choix de Kirsten Dehlhom, scénographe, plasticienne « performatrice » danoise pour la mise en scène va sûrement de pair avec l’option du lieu. Avec sa compagnie Hotel Pro Forma, cette femme de théâtre aux multiples facettes opère de savants alliages où peinture, cinéma, vidéo, lumières créent d’époustouflantes illusions d’optique. Les trois drames que Rachmaninov (1873-1943) tira de Pouchkine (pour Aleko et le Chevalier Ladre) et de Dante (pour Francesca da Rimini) se trouvent ainsi transformés en oratorios illustrés où le statisme des interprètes – solistes et choristes – tranche sur le déluge d’images et d’effets spéciaux qui inonde la scène en mouvements perpétuels. Tout bouge tout le temps. L’œil est tellement sollicité que l’oreille peine à écouter.

Etrange mutation des approches scéniques de l’opéra ! Au début des années 70, des hommes de théâtres inspirés, avisés (Giorgio Strehler, Patrice Chéreau, Jorge Lavelli…) en dépoussiérèrent l’espèce. L’opéra que le public boudait redevenait grâce à eux un formidable pôle d’attraction. Des chorégraphes (Pina Bausch, Sacha Waltz …) en poursuivirent les mutations. La mode aujourd’hui se polarise autour de constellations de plasticiens, cinéastes, vidéastes, fournisseurs d’images choc… pas toujours en rapport avec les œuvres ou leurs auteurs. On le constate de plus en plus souvent (voir WT 4662, la très récente Belle Hélène présentée au Châtelet…)

A Nancy, en février dernier, l’Opéra National de Lorraine présentait Aleko et Francesca da Rimini, deux des trois opéras de Rachmaninov si rarement joués. Silviu Purcarete faisait vibrer les pulsions intimes des personnages, leurs amours adultères, leurs amours interdites, leur descente en enfer (voir WT 4500 du 10 février 2015).

Rien de tel chez Kirsten Dehlholm et son équipe qui avant toute chose privilégient une sorte de symbolisme figé. Aleko, le pauvre vieux tzigane abandonné par sa trop jeune et trop belle épouse n’a pas de consistance humaine. Il se déplace tel un spectre échappé d’une bande dessinée manga sur les gradins en pente rapide qui constituent l’oméga du décor. Costumes bariolés aux résonnances multiculturelles, coiffes folles en éventails ou crins ensanglantés...

Rachmaninov avait 18 ans tout juste quand il composa ce premier opus lyrique pour le Conservatoire de Saint Pétersbourg. Tout flambe dans sa musique de braise et le jeune Michaïl Tatarnikov fait s’envoler cordes et cuivres de l’orchestre symphonique de la Monnaie. L’acoustique du National en réverbère la violence et couvre parfois les voix pourtant remarquables d’une distribution homogène et presque exclusivement russophone, Kostas Smoriginas/Aleko sacrifié, Anna Nechaeva/Zemfira l’infidèle, Sergey Semishkur, l’amant bohème.

Changement de système pour Skupoj Rytsar’/Le Chevalier ladre, confession d’un vieil avare amoureux de son or et dont le fils, flambeur impénitent, convoite la fortune. Les gradins et une partie de l’orchestre disparaissent derrière un tulle semi-opaque. Les personnages – l’avare, son fils, un usurier juif !, c’était dans le folklore du temps -, le duc magnanime - sont à l’avant- scène, empesés comme des poupées gonflables. Derrière, les images défilent, graffiti, ruines, paysages morts… Sergei Leiferkus fait entendre un avare aux graves abyssaux, Dmitry Golovin fait tonner la haine de son fils…

Retour au décor d’origine pour une Francesca da Rimini en noir et blanc cette fois. Les gradins deviennent marées, vagues, Dante et l’ombre géante de Virgile (Alexander Vassiliev et Dmitry Golovnin) sont suspendus dans le vide, les damnés sont costumés en géométries linéaires, Lanceotto (Dimitris Tiliakos) , Paolo,(Sergey Semishkur) Francesca(Anna Nechaeva), silhouettes dérobées glissent et patinent sur les marches mouvantes.

Le virtuel s’est substitué au réel. Le passé plonge dans le futur. La puissance des visions coupe le souffle. « Partition visuelle » précise le programme.

Mais où est passé Rachmaninov ?

Rachmaninov Troïka – Aleko, Skupoj Rytsar’/Le Chevalier Ladre, Francesca da Rimini – de Sergei Rachmaninov d’après Alexandre Pouchkine et Dante. Orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie, direction Mikhaïl Tatarnikov, chef de chœur Martini Faggiani, mise en scène Kirsten Dehlholm en collaboration avec Hotel Pro Forma, décors Maja Ziska, costumes, Manon Kündig, lumières Jesper Konghang, vidéo Magnus Pind Bjerre. Avec Kostas Smoriginas, Sergei Leiferkus, Dmitry Golovnin, Ilya Silchukov, Alexander Kravets, Alexander Vassiliev, Dimitris Tiliakos, Anna Nechaeva, Sergei Semishkur, Yaroslava Kozina
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Bruxelles – Théâtre National – production de la Monnaie du 16 au 30 juin 2015

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