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Critiques / Théâtre

Tristesse et joie dans la vie des girafes de Tiago Rodrigues

par Corinne Denailles

Un conte philosophique malicieux

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Sa mère l’appelait Girafe à cause de sa taille. Girafe vit seule avec son père, artiste au chômage qui répète inlassablement pour s’en convaincre que tout va bien se passer, comme lui disait toujours sa femme, et avec Judy Garland, son ours en peluche à taille humaine qui ne perd pas une occasion de bougonner et de jurer comme un charretier, proférant les gros mots qu’elle n’oserait pas prononcer. Pour faire son exposé sur la vie des girafes, la petite fille a absolument besoin de regarder la chaîne de télévision Discovery channel mais voilà, il n’y plus d’argent au foyer pour payer l’abonnement. Alors, La petite, très dégourdie pour ses 9 ans, fugue avec Judy Garland (qui aimerait mieux s’appeler Spartacus, acteur d’une série télévisée, ou Tchekhov, scientifique bulgare !) et découvre au cours de leur errance une Lisbonne dévastée par la crise économique. Elle a besoin de 53 507 € pour payer son abonnement jusqu’à ses cent ans. Un vieil homme lui donne 50€ mais comme il est en colère, son argent est en colère et on ne peut pas l’utiliser. Elle rencontre une panthère, figure du mal, qui lui subtilise ses 50€ et lui conseille de faire un casse. Dans une digression inattendue, elle croise Tchekhov, sous les traits de son père, qui veut partir à Moscou, velléitaire comme le sont les personnages de l’écrivain et comme le père de Girafe. Finalement, elle va se présenter devant le premier ministre portugais (le vrai !) et lui intimer de faire une loi pour autoriser son casse pour la somme de 53 507€.
Au terme de ce parcours initiatique, Girafe a grandi et posé ses deux pieds dans la vraie vie. Elle se rend compte que le casse n’est pas possible tout comme elle prend conscience que sa mère ne reviendra pas. De retour chez elle, elle décide de tuer son ours en peluche, suicidaire par nature, pour affronter avec énergie et confiance les vicissitudes de la vie.
Le conte philosophique écrit par Tiago Rodrigues est une véritable pépite littéraire pour enfants et adultes, incroyablement inventif, original, qui conjugue l’histoire de la relation de tendresse entre un père et sa fille, le voyage initiatique façon Candide et les indices de la crise économique qui frappe le Portugal. La petite Girafe use d’une grille de lecture du monde étrange sur lequel elle pose des étiquettes comme une tentative de classification rassurante de tout ce qui lui échappe ; elle s’exprime souvent sur le même mode descriptif comme si elle tournait les pages d’un album photographique : « ça c’est l’homme qui est mon père », « ça c’est moi ayant une petite faim », « ça c’est ma respiration qui fugue », « ça c’est Judy Garland qui fait le guet en haut de mon cartable », et aussi à coups de définitions des mots utilisés car sa mère l’avait très tôt familiarisée avec le dictionnaire : « maintenant nous sommes des fugueuses. Les fugueuses c’est celles qu’on recherche ».

Thomas Quillardet a imaginé une traduction scénique exemplaire du texte de Tiago Rodrigues qui comporte plus d’une embûche. Sa mise en scène ingénieuse prend au pied de la lettre le mode d’expression singulier de Girafe et invente mille manières de matérialiser la respiration de la maison, le son d’une décision, usant des accessoires les plus hétéroclites puisés dans son sac à malices ; il joue des bruitages (jolie scène où la maison respire), des jeux d’échelles — Girafe est dans un monde trop grand pour elle —, de la miniature à l’infiniment grand. Les accessoires se reconvertissent, un canapé gonflable devient un canoë, un personnage bibendum en cache un autre, les jeux d’ombres modulent la taille des personnages. Servi par des acteurs excellents (Maloue Fourdrinier, Jean-Toussaint Bernard Christophe Garcia, Marc Berman), le spectacle est spirituel, intelligent, malicieux à souhait.

Tristesse et joie dans la vie des girafes de Tiago Rodrigues, traduction et mise en scène Thomas Quillardet. Avec Maloue Fourdrinier, Jean-Toussaint Bernard Christophe Garcia, Marc Berman. Scénographie, Lisa Navarro ; scénographie lumineuse, Sylvie Mélis ; costumes, Frédéric Gigout. Festival d’Avignon 2017 et tournée. Durée : 1h10. A partir de 10 ans.

Photo Christophe Raynaud De Lage

Tournée
11-12/10 Rochefort, Théâtre de la Coupe d’Or
10/11 Clamart, Jean Arp
23-24/11 Saint Nazaire, Théâtre scène nationale
28/11- 9/12 Paris,, Le Monfort
14/1/2018 Choisy-le-roi, théâtre Paul Eluard
19-20/01 Cherbourg, Le trident
25-26/01, Aubusson, Théâtre Jean-Lurçat
29-30/01 Vanves
6-17/04, Festival Terres de paroes

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