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Critiques / Théâtre

Trahisons de Pinter

par Gilles Costaz

Le tournoiement du temps et du mensonge

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Coup de génie que cette pièce écrite par Pinter en 1978. Elle marche à l’envers, prend le temps en sens contraire et trace ainsi trois itinéraires de leur phase finale à leur naissance. Dans ce carrousel inversé passent et se dévoilent deux hommes et une femme, soit l’éternel trio du boulevard. Les deux hommes sont des éditeurs londoniens, et les meilleurs amis du monde. La femme est l’épouse de l’un et la maîtresse de l’autre. Quand le spectacle commence, l’amour entre l’amant et l’épouse s’est épuisé, un peu comme les découvertes littéraires dont les trois personnages parlent rapidement mais sans cesse : on se passionne pour un auteur, puis l’on s’en lasse, mais l’auteur mal noté passionne d’autres éditeurs et va se faire aimer ailleurs. A quel moment le mari a-t-il appris ? Quand la femme a-t-elle avoué sa liaison ? L’amant savait-il que sa relation était connue de l’ami auquel il la cachait ? Quelles ont été les étapes de le mise à feu, de l’emballement et de l’agonie de cet amour ? Sur un sujet aussi pervers Pinter monte la plus perverse des constructions. Il révèle les signes avant-coureurs après coup ! Ainsi l’éclairage de la passion tient-il de l’autopsie mais il donne à voir le passé au présent, dans une réalité que l’on sait finie et qui reste brûlante dans son évocation. Face à ce montage de scènes qui vont sans pitié vers le nouement de l’action et non vers son dénouement, le spectateur se trouve abondamment fourni en éléments de puzzle factuels et émotionnels ; il entre dans le jeu plus fortement que dans un suspens fabriqué dans le sens de la convention.
Avec Pinter souvent, on fait ce qu’on veut, on met les couleurs qu’on veut. Il nous souvient d’avoir vu une mise en scène de Trahisons (avec Marianne Basler), qui était un bouleversant objet féministe où les hommes étaient ignobles et la femme une victime adorable. Ici, Christophe Gand préfère la position de l’entomologiste social. Il ne privilégie aucun animal de ce zoo humain. Chacun a sa façon de pratiquer le mensonge et de survivre au mensonge des autres. François Feroleto incarne le mari avec une densité de boxeur revenu de tant de combats qu’il ne donne plus de coups et vit dans la carapace qu’il s’est constituée. Yannick Laurent, pour le personnage de l’amant, compose un comportement fait de flou, de légèreté, d’habileté et d’une conviction molle. Ces deux comédiens mettent en place un contraste épatant, en dépeignant touche après touche des amis dissemblables et sans doute inséparables, fidèles à leur amitié alors qu’ils trahissent l’autre et se trahissent eux-mêmes.
L’épouse, c’est Gaëlle Billaut-Danno, qui reprend, sur un ton moderne, l’image mythique de la femme fatale et fait de l’épouse une créature toujours séduisante et toujours mystérieuse, toujours double aussi, lucide dans ses silences et ses regards. Elle fait magnifiquement surgir que, dans ce trio d’intellectuels, c’est elle, l’épouse, l’être humain le plus doté d’intelligence.
Un quatrième comédien, Vincent Arfa, se charge du rôle discret de modifier le décor après chaque scène, puisque l’on passe chaque fois d’un lieu à l’autre (il joue aussi une scène en italien, et, tout le monde ici, dans la courte séquence située à Venise, parle italien avec un accent honorable, ce qui n’est pas si fréquent !) : le spectacle bénéficie d’une scénographie très mobile de Goury – complétée par une création de décor par Claire Vaysse. Une scénographie de Goury, c’est toujours d’une ingéniosité folle. Elle permet là de transformer l’espace comme on joue avec des cubes. La pièce de Pinter est en elle-même un jeu, qu’on peut prendre comme un cri, une satire ou une dissection. La mise en scène de Christophe Gand ne choisit pas entre le déchirant et le diabolique, nous plaçant à la fois devant et derrière une vitre. Voilà bien longtemps que l’on n’avait vu une si belle vision et une si belle interprétation de Trahisons.

Trahisons d’Harold Pinter, traduction d’Eric Kahane, mise en scène de Christophe Gand, scénographie de Goury, décor de Claire Vaysse, costumes de Jean-Daniel Vuillermoz, lumières d’Alexandre Icovic, avec Gaëlle Billaut-Danno, François Feroleto, Yannick Laurent, Vincent Arfa.

Lucernaire, 21 h, tl. : 01 45 44 57 34, jusqu’au 8 octobre. (durée : 1 h 20). Texte aux éditions de l’Arche.

Photo Alexandre Icovic.

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