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Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire avec Juliette Plumecocq-Mech

par Dominique Darzacq

Une comédienne intense et singulière au Théâtre du Rond-Point

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Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire est un de ces spectacles rares qui désespèrent l’adjectif. Il fit, à juste titre, un tabac au Festival d’Avignon cru 2016. Le voici, après une longue tournée en région, au Théâtre du Rond-Point (9 janvier-4 février).
Le spectacle se présente comme un monologue qui raconte « une histoire que l’on n’aimerait pas vivre », celle d’un type qui, venu boire tranquillement une bière dans un bar, se fait abreuver d’injures homophobes, se retrouve cloué au sol comme dans une scène de crime et remonte le fil des événements dans un flot de mots qui sont autant de bouées de sauvetage. C’est un fait divers qui invite à la réflexion plus qu’au voyeurisme. C’est une histoire sombre striée d’humour qui se donne des airs de comptine. Elle est racontée par Rémi De Vos spécialement pour Juliette Plumecocq-Mech qui, sous la direction de Christophe Rauck, le metteur en scène, la transmue en une partition gestuelle et vocale qui va au-delà de la simple performance d’actrice et sidère par sa justesse et l’étendue des échos qu’elle propage en nous.
« Ça a été pour moi une grande chance de pouvoir travailler avec l’auteur à partir d’un premier canevas que nous avons remanié ensemble pour en aiguiser le sens », explique la comédienne qui fut, dit-elle, « d’emblée séduite par la structure d’une écriture répétitive qui fait progresser l’histoire et précise la pensée par d’infimes variations », et souligne que le spectacle « est le fruit d’une confiance et d’une complicité réciproques nées d’un long compagnonnage » notamment avec Christophe Rauck, le metteur en scène, aujourd’hui directeur du Théâtre du Nord de Lille. « Nous nous sommes rencontrés, Christophe et moi, au Théâtre du Soleil où nous avons inventé notre vocabulaire artistique avec Le Cercle de craie caucasien , dans lequel je jouais le juge Azdak, personnage pour lequel il m’avait déjà clouée au sol ! » Un long parcours de plus de vingt ans émaillé de rôles exclusivement masculins : « Christophe dit souvent que je suis son alter ego, que s’il était sur scène il serait là où je suis. En somme je suis son vecteur d’émotion », explique la comédienne qui a été entre autres Lancelot, dans Le Dragon de Schwartz, Klestakov dans Le Revizor de Gogol, Aristarque dans Cœur ardent d’Ostrovski, des personnages d’autant plus intéressants à interpréter « que le répertoire offre peu de rôles féminins déployant une telle variété de situations et d’émotions et ouvrant un tel éventail de jeu. Pendant le travail je ne me pose pas la question du genre. Pour moi c’est du théâtre », nous dit Juliette Plumecocq-Mech, qui, avec Julie Brochen, fut tout en finesse et aux côtés de Catherine Hiegel, la célèbre infirmière Florence Nightingale dans la pièce de Sébastien Barry, Whistling psyche . « J’avais une très jolie robe et c’est Catherine Hiegel qui était travestie », s’amuse la comédienne qui ajoute « ce fut extraordinaire de travailler avec Catherine Hiegel. J’ai beaucoup appris d’elle. » Elle retrouvera Julie Brochen pour d’autres spectacles et notamment l’épopée du Graal, coréalisée avec Christian Schiaretti « une aventure passionnante enrichie par le croisement des deux troupes du TNP et du TNS » et au passage déplore qu’il n’y ait pas plus de troupes dans les théâtres publics tant il est vrai que "c’est de l’échange et de la confrontation que s’enrichit la palette du jeu". A cet égard l’expérience du Théâtre du Peuple à Bussang sous la direction de Christophe Rauck restera pour elle exceptionnelle, aussi bien par la magie du lieu que par la richesse de son histoire, le croisement des professionnels et des amateurs, son ancrage dans la population de la région où tout se fait au coude à coude et en toute convivialité. « Là-bas on fait du théâtre autrement. On y mange, on y dort. Tout se fabrique sur place et en même temps et, lorsque pendant les répétitions, on rencontre un problème au lieu de s’engueuler on va faire un pique-nique. »
Un parcours atypique
Comédienne au parcours atypique qui se dit enfant du Théâtre du Soleil et du Service public, Juliette Plumecocq-Mech a fait ses classes au conservatoire de Bordeaux où elle fut admise sans y avoir postulé, en proposant au jury le dernier monologue de Phèdre, après avoir donné la réplique à une camarade qui elle, passait son concours d’entrée. Il y a des signes qui ne trompent pas !
Elle se forme en regardant les spectacles d’Antoine Vitez et de Patrice Chéreau et sous la houlette de plusieurs professeurs parmi lesquels Brigitte Jaques-Wajeman et Philippe Hottier, alors tout auréolé de son rôle de Falstaff dans la saga shakespearienne d’Ariane Mnouchkine. « Il était la star du grand théâtre du monde ! Le voir arriver dans notre petit conservatoire, c’était fou. Un jour il nous a fait Arlequin, j’en suis restée bouche bée ! Je n’avais jamais vu ça. » De quoi donner à la jeune comédienne qu’elle était l’impérieuse envie d’aller voir de plus près ce qui se passait au Théâtre du Soleil. Depuis, de compagnonnage avec Christophe Rauck en échappée avec Omar Porras, Thierry Roisin, Florent Siaud et d’autres, de théâtre en cinéma, notamment avec Romain Goupil, Juliette Plumecocq-Mech, plus soucieuse d’aventures inédites que de plan de carrière, n’a cessé d’élargir son horizon et sa palette. « Mon seul et unique plan de carrière est de rencontrer des poètes », affirme-t-elle. Ceux aux écritures fortes dont les mots sont les grains à moudre de la pensée. Ceux de Valère Novarina qu’elle fera entendre au printemps au Théâtre de la Cité Internationale avec l’Espace furieux , mis en scène par Mathilde de la Haye et bien sûr ceux, incisifs, coupants comme des lames, de Rémi De Vos qu’elle a déjà eus en bouche avec Cassé créé au TGP Saint-Denis et ceux qu’elle fait siens corps et âme dans ce bouleversant monologue qu’est Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire .
« Je ne sais pas si cet homme à terre qui parle pour se sauver est un lâche ou un héros, mais au moment où le spectacle commence, il nous donne à saisir ce qui est mort en lui. C’est-à-dire son innocence à jamais perdue, non par son agression mais par ce qui en découle », explique la comédienne pour qui les pistes de réflexion que suscite le spectacle excèdent l’anecdote. « Derrière l’homophobie de l’agresseur, le texte nous parle de la violence gratuite, de la peur, de sa légitimité et de ses conséquences : Nous condamne-t-elle, ou nous protège-t-elle ? Il interroge sur notre seuil de tolérance, comme sur l’identité, mais ça parle aussi des femmes battues et du terrorisme, de tous les endroits où nous sommes agressés et où on ne devrait pas l’être. »
A nous donc de tendre l’oreille ainsi que nous y invite l’équipe pour qui « c’est une histoire que l’on raconte avec/pour les yeux, avec /pour les oreilles ». C’est surtout une histoire qui, sous les traits de ce qu’on nomme « petite forme », se révèle du grand théâtre.

Les textes de Rémi De Vos sont publiés chez Actes-Sud- Papiers.

Photo ©Simon Gosselin

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