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Critiques / Théâtre

Tous des oiseaux de Wajdi Mouawad

par Corinne Denailles

Un théâtre de grande envergure

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Dans la dernière scène de Tous des oiseaux, Eitan déchiré de douleur devant la tombe de son père David, hurle son chagrin à la face du public ; douleur d’avoir perdu son père, douleur que celui-ci soit la preuve de l’impossible réconciliation entre les ennemis du conflit israélo-palestinien, tragédie d’un impossible espoir de consolation. Pour sa dernière création le Québecois Wajdi Mouawad, aujourd’hui directeur du théâtre de la Colline, est revenu à cette région d’où il est natif. En donnant pour cadre à son spectacle le Moyen-Orient, en se glissant dans la peau de l’ennemi historique, Mouawad assume sa non adhésion à la politique de son pays, le Liban, qui ne peut être vue là-bas que comme une trahison. Mais Tous des oiseaux dépasse le strict point de vue politique pour interroger une nouvelle fois la question opaque de l’identité à travers cette fable de grande envergure qui renoue avec l’inspiration et le souffle puissant du Sang des promesses.

Parce qu’il a voulu que son texte soit dit en hébreu, arabe, allemand et anglais par des acteurs (français, allemands, syriens, portugais, israéliens, suisse, d’origines tunisienne, flamande, israélienne, …), il a dû écrire le texte définitif avant les répétitions ce qui n’entre pas dans sa pratique habituelle. Le texte s’en trouve peut-être un peu plus discursif, moins charnel mais ce détail très secondaire ne nuit en rien à la beauté et à la puissance du spectacle. On retrouve avec bonheur son talent de conteur, sa capacité à créer des personnages magnifiques, à tisser des histoires qui une fois tressées font sens, à se jouer de la chronologie au gré de la nécessité du récit sans jamais lâcher la main du spectateur. Sa mise en scène, très fluide, opère par glissements à vue d’éléments du décor dans la belle scénographie d’Emmanuel Cloclus faite d’impressionnants blocs monolithiques noirs qui structurent l’espace, le rythment, découpent un lieu, puis l’autre, support de quelques projections et des surtitres en français (Mouawad n’a pas hésité à alléger son texte pour une lecture plus aisée). Le metteur en scène évite les pièges du pathos (par exemple, pas d’images du massacre de Sabra et Chatila mais son évocation à travers une bande-son), glisse des indices symboliques comme l’évocation presque subliminale du mur des Lamentations ; il maîtrise la dimension lyrique (la musique originale d’Eleni Karaindrou déploie la voix profonde du violoncelle, celle des violons superposée par instant avec le son assourdissant d’un avion ou d’une explosion) et allège le drame de nombreux traits d’esprit. C’est dense, tragique, parfois drôle, et incroyablement vivant.

La fable raconte l‘histoire d’Eitan, généticien, et Wahida, historienne, qui vivent un amour impossible. Lui Juif, elle Palestinienne, l’amour ne peut transcender un tel obstacle, il n’y aura pas de happy end. Wahida fait une thèse sur Hassan el Wassan, un diplomate du XVe siècle. Chassé d’Espagne par les Rois catholiques en 1492, il se réfugie au Maroc. Au retour d’un pèlerinage à La Mecque, son bateau est attaqué par des pirates siciliens. Un peu plus tard, le pape Léon X lui rend sa liberté contre sa conversion au catholicisme et le nomme Léon l’Africain (voir Léon l’Africain, roman du Libanais Amin Maalouf, auteur des Identités meurtrières). A six siècles de là, Le père d’Eitan, David, meurt, terrassé par une terrible révélation sur ses origines. De Wassan à David, Mouawad interroge la question du mensonge des origines, de l’usurpation, de l’identité : « la fixité identitaire est la pire clôture de soi » dit-il dans un entretien. N’est-ce pas là le message du spectacle comme un appel à s’élever au-dessus du sol, à prendre son envol vers des espaces de liberté où se rencontrer ? La langue est une patrie et le récit, le terrain où une certaine paix est possible.
Le texte est porté haut par des acteurs de grand talent qui nous offrent en partage un moment de réconciliation théâtrale, une fraternité artistique.

Tous des oiseaux texte et mise en scène Wajdi Mouawad ; dramaturgie, Charlotte Farcet ; musique originale, Eleni Karaindrou ; scénographie, Emmanuel Cloclus ; lumières, Eric Champoux ; son, Miche Maurer ; costumes, Emmanuelle Thomas. Avec Jalal Altawil, Jérémie Galiana, Victor de Oliveira, Leora Rivlin, Judith Rosmair, Darya Sheizaf ; Rafael Tabor, Raphael Weinstock, Souheila Yacoub. Au théâtre de la colline jusqu’au 17 décembre à 19h30. Durée : 4h (dont 20 minutes d’entracte).
Résa : 01 44 62 52 52.
www.colline.fr

Photo Simon Gosselin
Tournée
Du 28 février au 10 mars à Villeurbanne, TNP

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1 Message

  • Tous des oiseaux de Wajdi Mouawad 30 novembre 14:30, par AGNES

    Je suis catalane et j’habite a Girona. >Je voudrais savoir si "Tous des oiseaux" va etre mise en scenne aux regions du Sud et quelle date si vous le savez deja.

    merci

    repondre message

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