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Critiques / Théâtre

Toujours la tempête de Peter Handke

par Jean Chollet

Aux yeux du souvenir

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Seul sur une lande de son pays natal, Moi soliloque, ravive ses souvenirs et convoque sa famille. Surgissent en groupe de nulle part, sa mère, accompagnée de ses oncles Gregor, Valentin et Benjamin, de sa tante Ursula, et de ses grands parents. Ainsi commence cette pièce de l’auteur autrichien Peter Handke datée de 2012. Comme lui, Moi est écrivain, a vécu dans le Jaunfeld en Carinthie au sud de l’Autriche, occupée par une communauté slovène dont sa famille est issue. Mais il serait réducteur de considérer la pièce comme un seul récit autobiographique. Elle associe l’épique à l’intime pour prendre une dimension universelle. A partir d’une époque où se croisent encore les joies, les fêtes et les complicités familiales, mais aussi ses tragédies, petites ou grandes qui les ponctuent, puis l’occupation par l’Allemagne nazie en 1938, avec la germanisation imposant la disparition de la langue originelle, et la Seconde guerre mondiale qui tue Valentin et Benjamin enrôles sur le front par le IIIe Reich. Mais ce long récit évoque également l’épopée de la résistance du peuple slovène, à travers les personnages de Grégor et de Ursula, solitaire, frustrée depuis sa jeunesse d’un manque d’amour familial, qui meurt sous la torture. Des situations tissées comme autant d’entrelacs qui se mêlent ou se distendent pour faire ressentir les déchirements de l’Histoire vécus au cœur des êtres, dont les obscurités et les ombres tragiques se projettent sur le temps présent. Comme le dit Gregor dans une forme de conclusion “ La tempête règne encore. La tempête continue. Toujours la tempête.”

Jouer gravement

Ce texte foisonnant et superbe est judicieusement traduit par Olivier Le Lay, et la mise en scène de Alain Françon rigoureuse et sobre semble répondre au souhait de l’auteur de le “jouer gravement ”. Sans artifices ostentatoires ou superflus. Avec un fin dosage du réel et de l’imaginaire, en alternant les formes narratives ou dialoguées et le jeu, parfois chorégraphié, avec les changements de rythmes Dans l’espace conçu par Jacques Gabel, l’évocation du sol de la lande par un plan incliné de belle facture picturale, sous les fines variations de lumières de Joël Hourbeigt, trouve une relation théâtrale avec la reconstitution d’un cadre de scène, les huit comédiens magnifiques portent les mots comme une matière toujours en mouvement. Laurent Stocker, subtil “Moi” plongé dans sa conscience et meneur de jeu, Dominique Reymond , mère lumineuse et vibrante, portée par son amour de la vie, Dominique Valadié, Ursula esseulée, amère et résolue, Nada Strancar et Wladimir Yordanoff, grands parents animés d’une belle humanité, comme Gilles Privat, oncle Gregor désabusé, auxquels ses deux frères Benjamin et Valentin interprétés par Pierrre – Félix Gravière, et Stanislas Stanic, apportent des contrepoints signifiants et révélateurs. En quittant la salle, demeure le sentiment d’une rencontre qui laisse des traces, en ouvrant sur questionnements et réflexions. C’est aussi le rôle du théâtre.

Toujours la tempête de Peter Handke, texte français Olivier Le Lay (L’Avant – scène théâtre), mise en scène Alain Françon, avec Pierre-Félix Gravière, Gilles Privat, Dominique Raymond, Stanislas Stanic, Laurent Stocker, Nada Strancar, Dominique Valadié, Wladimir Yordanoff. Scénographie Jacques Gabel, lumières Joël Hourbeigt, costumes Sarah Leterrier, musique Marie-Jeanne Séréo, son Léonard Françon. Durée 3 heures 20. Odéon – Théâtre de l’Europe jusqu’au 2 avril 2015.

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