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Critiques / Théâtre

Théâtre en mai, Dijon

par Gilles Costaz

Histoire d’eaux

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Théâtre en mai, à Dijon, est l’un des festivals les plus vivants d’avant l’été. Organisé par le Centre dramatique de Bourgogne et son directeur Benoît Lambert, il prend des risques avec des spectacles souvent inattendus et jamais académiques. Maguy Marin, venue présenter son ballet Bit, est la marraine de cette édition. Mais place aux jeunes comme Maëlle Poesy qui a mis en scène, avant d’aller le présenter à Avignon (théâtre Benoît XII, 6-10 juillet), Ceux qui errent ne se trompent pas écrit par Kevin Keiss – en collaboration avec elle – d’après le roman de José Saramago, La Lucidité.
Le spectacle a reçu à Dijon un accueil triomphal. Ce qu’il conte frappe au milieu de la cible : il parle de citoyens qui ne veulent plus de la politique des politiciens et cherchent autre chose à travers de nouvelles solutions. Comment ne pas penser, pendant toute la pièce à Nuit Debout ? Dans un pays indéterminé, l’habituelle propension à l’abstention cède la place, au dernier moment, à une folie pour le vote blanc. 90% de votes blancs ! Mise en cause par ce vote de défiance, l’équipe au pouvoir enquête pour comprendre cette réaction mais refuse d’y voir une sanction pour elle-même. Elle s’accroche et va utiliser les pires moyens autoritaires pour garder le contrôle de la capitale. Mais la pluie, qui s’abat mystérieusement sur la ville, ne s’arrêtera que lorsque se mettra en place une nouvelle forme de démocratie.
Les acteurs jouent les pieds dans l’eau, la brume envahit le plateau. La mise en scène et l’interprétation, parfois un peu criarde, ont du punch, du nerf, du tonus. Tout est assez prévisible. Mais, dans le genre du conte politique, il s’agit d’y aller d’y aller franc jeu. C’est le guignol vrai dont nous avons besoin et qui reprend des idées nécessaires. Le public applaudit debout Ceux qui errent ne se trompent pas qui, après Avignon, fera une grande tournée la saison prochaine.
Parallèlement, la compagnie franco-israélienne, Winter Family, animée par Ruth Rosenthal et Xavier Klaine, entreprend de prendre au piège la multitude de messages publicitaires et politiques qui envahissent notre vie, dans No World/FPLL. Plusieurs écrans recrachent ce qu’on peut voir sur Internet et sur nos télévisions : jeux, réclames, discours de nos leaders, propos de sportifs… La provocation va jusqu’à faire un peu de friture en scène et de proposer cette nourriture aux spectateurs pendant que des images de cadavres – les victimes des guerres du Proche-Orient, les migrants – défilent plein pot sur l’écran principal ! Trois interprètent jouent, parlent et dansent avec une dynamique également provocante. Dans ce registre, on a déjà Rodrigo Garcia. Il nous faudrait un contrepoids dont la critique serait plus aiguë et moins noyée par les images de ce qu’elle veut dénoncer. Winter Family devrait prendre plus de distance pour y arriver.
L’on a pu voir, enfin, Démons dans l’adaptation et la mise en scène en scène de Lorraine de Sagazan, qui avait été représentée à Paris, au théâtre de Belleville. Lorraine de Sagazan prend de sacrées libertés avec le texte de Lars Norén. Un couple qui se chamaille dans une extrême férocité pour revenir soudain à la douceur – ils ont besoin de jouer avec le feu de la haine pour s’aimer – invite un couple de voisins et chacun veut séduire la femme ou le mari de l’autre. Ici, les voisins sont remplacés par des spectateurs. C’est dans le public que le couple installé en scène va chercher ses victimes. En réalité, les acteurs, Antonin Meyer Esquerré et Lucrèce Carmignac, jouent avec de faux spectateurs ; ce sont des comparses. Pour donner vie au trouble, à l’ambiguïté et à l’explosion des certitudes, les comédiens sont adroits et audacieux. C’est un spectacle sur le fil, qui taille dans le vif sans prudence et qui provoque des sentiments très mélangés. C’est talentueux même si, placé dans une gêne sans cesse attisée, l’on barbote au milieu de ces jets d’eau glacée et bouillante. Que d’eau que d’eau à Dijon, où la pluie ne cessait pas de tomber en scène et dans la ville !

Théâtre en mai, Dijon, Théâtre Dijon – Bourgogne, parvis Saint-Jean, tél. : 03 80 30 12 12, jusqu’au 29 mai.

Photo : Ceux qui errent ne se trompent pas, photo Jean-Louis Fernandez.

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