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Teatro a corte, à Turin

par Gilles Costaz

Le goût du vertical

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Depuis quinze ans, le festival Teatro a corte, à Turin et dans la région du Piémont, impose sa personnalité différente et singulière. Ce n’est pas un très grand festival – il propose moins d’une quarantaine de spectacles échelonnés sur trois fins de semaine, en été, et ces spectacles sont souvent de petites formes. La politique du directeur, Beppe Navello, privilégie un théâtre hybride, aux frontières des arts de la rue, du cirque, de la danse, de la musique et des arts plastiques. Pour passer à Teatro a corte, il vaut mieux faire de la danse verticale, en diagonale sur un mur, que de la danse classique ! Cela ne signifie pas que le texte est exclu (grand francophile, Navello mettait récemment en scène un Marivaux méconnu, Le Triomphe du dieu Plutus, dans le théâtre qu’il dirige toute l’année à Turin, le Teatro Astra, et prépare un feuilleton d’après Les Trois Mousquetaires de Dumas). Mais l’expérience, la quête de nouveauté sont préférées à la mise en scène traditionnelle.
Par ailleurs, Navello aime les expérimentations sur place, « in situ ». Pour cela, le festival dispose des plus beaux palais du Piémont, les demeures créées par la famille de Savoie : les châteaux de Veneria (qu’on appelle « le petit Versailles »), Rivoli, Agliè… Là se confrontent le classicisme de l’architecture et les audaces des artistes modernes.
Le visiteur se sent là heureux et libre, empruntant les artères amples et historiques de la ville, montant dans un bus voguant vers des châteaux, piochant dans un programme théâtral qui privilégie l’insolite et la brièveté. Chaque année, un pays est invité pour être le centre d’une manifestation composée par ailleurs de productions italiennes et de spectacles venus principalement d’Europe. Cet été, place à l’Allemagne, qui a pu proposer Le Sacre du printemps, « performance sensorielle » de Kenji Ouellet qui, à partir de la musique de Stravinski, agit directement sur le corps du spectateur, en douze minutes, ou Selbstraum par Iris Meinhardt et Michael Krauss qui crée un dialogue visuel entre une actrice et la caméra qu’elle déplace sur elle et en elle. Les Anglais du cirque Gandini Juggling, les Finlandaises de Capilotractée, Sanja Kosonen et Elice Abonce, le clown espagnol Leandre Ribera étaient là aussi. Quant à la participation française, elle était très importante avec le Tricycle Dol, la danseuse Jann Gallois, le Lonely Circus de Sébastien Le Guenn, la circassienne Cécile Mont-Reynaud, les Franco-Allemands Julia Christ et Jean-Baptiste André et les Franco-Japonais Sylvain Ohl et Stachie Noro, plus les équipes dont nous parlons plus loin.
Décalage vers le spectaculaire
Parmi les spectacles auxquels nous avons pu assister, cependant, certains nous ont paru s’orienter vers le spectaculaire, en décalage avec la magie modeste et forte qui se déployait les années précédentes. Western Society par le Gob Squad anglo-allemand de Berlin utilise le principe du show télévisé et monde d’Internet pour caractériser la société occidentale contemporaine. Mais, en impliquant le public dans des jeux types karaoké et télé-réalité, ces énergiques bateleurs se complaisent trop dans les méthodes populistes qu’ils prétendent dénoncer. Les Espagnols Saioa Fernandez et Eduardo Torres, avec Guateque, ont dansé sur la belle muraille du château de Veneria reale : elle était présente, réelle, cette danse verticale, qui était un le choc n°1 du festival (les Allemands de Timebank déliraient aussi dan l’à-pic urbain : le goût du vertical définissait l’édition 2015). Techniquement, c’est impressionnant, mais les pas de deux des danseurs suspendus à des filins sont entourés d’une mise en scène et d’une mise en musique qui tiennent du live show plus proche de l’événement rock et image que de la pureté du théâtre.
Parmi ce qui relève des arts de la rue, les Français de Décor Sonore ont obtenu un beau succès dans la belle rue piétonne de la ville voisine de Veneria : dans leur spectacle mobile qui va de lampadaire en balcon, de grilles de parc en toits de kiosque, Urbaphonix, ils font naître de la musique de tout le métal que contiennent la rue et les façades. Ce sont de séduisants fantômes de la ville. Pour la marionnette, l’on a pu assister à la projection du film de la Française Manuelle Blanc, sur un grand artiste allemand, Frank Soehnle : filiation poétique. Un gros plan passionnant, réalisé pour Arte, où les à-cotés sont aussi bien filmés que les moments d’entretien. Côté création « in situ », dans les jardins du château de Veneria, les Italiens Alice Delorenzi et Francesco Fassone ont mis sur pied un plaisant spectacle sur la « malbouffe », Le Faux Repas, où, sur un wagonnet et aux rythmes d’une musique grand siècle, le spectateur passe d’une construction satirique à une autre.
Enfin, l’un des moments les plus forts s’est produit avec le retour de la compagnie Turak, qui ne donnait pas une nouveauté mais l’un de ses classiques, Sur les traces du ITFO. Quelle invention, quelle malice, quel insolite, quelle poésie brute dans ce déhanchement de méchants vieillards manipulés à vue, en conflits avec leurs manipulateurs et avec les objets ! Ces objets sont des machines triviales faites avec des appareils récupérés, pédaliers de vélo, éléments d’électrophones, fragments métalliques en tout genre. C’est d’ailleurs, si l’on s’en tient au scénario, l’histoire d’un orchestre qu’un directeur invisible tente de mettre à la porte. Le spectacle de Michel Laubu est une sorte de défi fait au bon goût, aux beautés à la mode et aux potentats de la culture, opéré avec une allégresse qui cache une folle minutie. Turak/Turin : la bonne équation.

Teatro a corte, Turin : teatro Astra,Via Rosolino Pilo 6, Torino, tel. +39 0115634352, du 15 juillet au 2 août.

Photo : Urbaphonix par la compagnie Décor sonore, DR.

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