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Critiques / Théâtre

Tartuffe de Molière

par Dominique Darzacq, Jean Chollet

Une reprise en toute fidélité

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Certaines belles histoires de théâtre se tissent sur le chagrin de la perte et l’impérieuse exigence de la combler, soutenue d’amicaux élans consolateurs. Le Tartuffe présenté actuellement à l’Odéon est de celles-ci.
Créé en avril dernier par Luc Bondy en remplacement de Comme il vous plaira de Shakespeare qu’aurait dû mettre en scène Patrice Chéreau, c’est aujourd’hui pour faire face au vide laissé par sa disparition alors qu’il devait mettre en scène Othello, que ce mois-ci nous revient Tartuffe . Une reprise en toute fidélité sous le regard de Marie-Louise Bischofberger et avec, autour de Micha Lescot dans le rôle-titre, une distribution en partie renouvelée.

Au premier coup d’œil, l’imposant décor de Richard Peduzzi donne le ton de la transposition à l’époque actuelle de l’œuvre de Molière. Une salle de séjour architecturée surmontée d’une galerie, un sol en damier noir et blanc, symbole de la partie d’échecs qui va s’engager, où quelques meubles et trophées de chasse croisent des signes de la piété pratiquée par le maître de maison. La famille d’Orgon est réunie pour un déjeuner matinal sans chaleur. Ainsi débute cette version du « Tartuffe » que Luc Bondy avait initialement crée à Vienne en 2013, dans le même décor, mais en langue allemande et en prose. Il s’agit donc d’une recréation avec un retour aux alexandrins. A travers les nombreuses mises en scène dont l’Imposteur a fait l’objet, le personnage a connu des éclairages divergents dans sa relation au religieux et à l’hypocrisie. De Planchon à Mnouchkine, Lassalle ou Brunschweig, les exemples ne manquent pas.

Si le contexte a changé depuis le XVIIème siècle, le fondamentalisme religieux demeure toujours d’actualité et fait débat. Mais, si Bondy n’occulte pas cet aspect, il s’attache davantage à dresser le portrait d’une famille déjà perturbée avant l’arrivée de Tartuffe qui sert de révélateur en éclairant les manipulations sans scrupules dont celui-ci est capable pour servir son ambition sociale. Des situations qui font parfois aujourd’hui l’actualité. Avant un retour final à la normalité. Comment Orgon, homme blessé, mais équilibré et réaliste, peut-il tomber à ce point dans un aveuglement qui le rend dépendant de celui qui l’abuse ? Comment Tartuffe se fera piéger par le désir brûlant qui le porte vers Elmire ? Des questions qui reviennent parmi d’autres durant les cinq actes de la pièce placée sous le signe de la comédie.

Dans les costumes identitaires d’Eva Dessecker et sous les lumières variant en finesse les climats de Dominique Bruguière, l’ensemble de la distribution compose avec brio et dans les nuances de sa palette, le portrait d’une famille bourgeoise chamboulée par un prédateur. Au centre de tout, même absent, Micha Lescot,est Tartuffe dégingandé, le cheveu gras, un peu ventru mal soigné de sa personne, déboulant pieds nus comme en terrain conquis, d’une machiavélique noirceur mais qui, parfois, pousse un peu trop son personnage vers la caricature. A ses côtés Audrey Fleurot est sous ses élégances de grande bourgeoise, une Elmire lucide et fragile. D’abord comme lointaine et détachée du tohu-bohu familial, c’est petit à petit et par touches qu’elle affirme sa détermination à confondre les vraies visées du faux dévot. Pour sa part, en costume trois pièces et attaché-case, Samuel Labarthe est un Orgon homme d’affaires affairé dont le comportement laisse entendre que son aveuglement obstiné pour Orgon pourrait bien être le replis qui le console d’une famille qui l’excède et qu’il traite en tyran colérique. Christiane Cohendy est épatante en Pernelle, acariâtre dévote clouée dans un fauteuil roulant, tout comme Chantal Neurwirt qui donne toute ses saveurs d’impertinente franchise à Dorine. Mais encore une fois c’est toute l’équipe que l’on doit saluer pour cette reprise où, sous le rire, sourd toute l’émotion d’un juste et bel hommage.

Tartuffe de Molière, mise en scène Luc Bondy, avec Christiane Cohendy, Victoire Du Bois, Audrey Fleurot, Laurent Grévill, Nathalie Kousnetzoff, Samuel Labarthe, Yannik Landrein, Micha Lescot, Sylvain Levitte, Yasmine Nadifi, Chantal Neuwirt, Fred Ulysse, Pierre Yvon (durée 1h50)

Odéon-Théâtre de l’Europe aux Ateliers Berthier
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Photos : Thierry Depagne

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