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Critiques / Opéra & Classique

Schumann par Dana Ciocarlie (suite et fin)

par Christian Wasselin

Pour couronner son odyssée schumannienne commencée il y a cinq ans, Dana Ciocarlie conjugue récital et concert au Théâtre des Champs-Élysées.

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ON SE SOUVIENT QU’EN 2012 Dana Ciocarlie avait inauguré une série de récitals consacrés à Schumann dont nous avions déjà rendu compte. Elle a persisté, avec régularité, en nous offrant au total quinze récitals, tous enregistrés dans la salle Byzantine de l’hôtel de Béhague, qui abrite l’ambassade de Roumanie à Paris. Ce qui nous vaut aujourd’hui un coffret de treize disques, lequel reprend l’ensemble de ces enregistrements effectués sur le vif et nous permet de nous replonger dans l’un des univers les plus divers, les plus tourmentés aussi de la littérature pour piano du XIXe siècle. À la suite de Beethoven et de Schubert, Schumann est en effet, avec Chopin et Liszt, l’un de ceux qui ont le plus apporté au piano, l’un de ceux qui se sont le plus confiés à lui également. L’aveu, littéraire ou amoureux, n’est chez lui jamais très loin.

Pour saluer cette parution, Dana Ciocarlie donnait le 21 octobre dernier un concert au Théâtre des Champs-Élysées. Un récital-concert, plutôt, puisque la première partie était consacrée à deux des œuvres pour piano seul les plus célèbres de Schumann, et la seconde au Concerto pour piano et orchestre.

Schumann a laissé bien des œuvres magnifiques pour piano, qui sont rarement à l’affiche des salles de concert (l’Humoresque, les Nachtstücke, les Phantasiestücke op. 12…), mais Dana Ciocarlie a préféré choisir deux cycles qui nous sont familiers, par ailleurs on ne peut plus différents l’un de l’autre. Les Kinderszenen (« Scènes d’enfants ») sont toutes de nostalgie, même au sein des épisodes les plus joyeux ; le Carnaval op. 9 (qu’on ne confondra pas avec le Carnaval de Vienne, dont l’Intermezzo est l’une des plages les plus fiévreuses de Schumann) est l’un des cycles les plus fantasques, les plus bariolés, les plus riches, également, sur le plan mélodique ; rarement Schumann a fait preuve à ce point d’élégance dans « Eusebius » ou la « Valse noble », et Dana Ciocarlie rend à merveille tout ce qu’il peut y avoir d’ambigu dans ces pages brillantes qui ne cherchent pas à cacher les soleils les plus noirs. Elle souligne les ruptures dynamiques et surtout rythmiques, elle télescope les humeurs sans solliciter excessivement le texte, elle nous offre une « Chiarina » pleine d’autorité passionnée, sans escamoter les reprises, ce que ne font pas tous les pianistes. La Marche finale contre les Philistins, page dans laquelle Schumann semble s’enivrer de son propre triomphe, est menée avec éclat mais sans emphase. Car Schumann, aussi troublé que fût son esprit, n’était pas qu’un torrent fougueux : des esprits malins se cachaient dans son lit et eurent à la fin raison de lui.

Novelette renouvelée

Le Concerto en la mineur, joué en seconde partie, est l’une des rares pages entièrement radieuses, avec peut-être la Première Symphonie, sorties de la plume de Schumann. Tout ici est épanoui, juvénile, conquérant, loin des ombres et des obsessions qui lestent les plus tardifs concertos pour violon et pour violoncelle. Dana Ciocarlie s’en donne à cœur joie, en compagnie d’un orchestre volontairement peu fourni : les bois par deux, deux cors, deux trompettes, un timbalier, les cordes, et voilà tout. Les musiciens de l’Orchestre Colonne ne cherchent pas la confrontation, les cordes soutiennent la soliste, la clarinette et le hautbois trouvent de beaux accents, mais on aurait aimé que Frédéric Chaslin discipline un peu l’un de ses deux cors, aux accents parfois appuyés, et fasse davantage chanter ses trompettes. Schumann n’a pas la réputation d’un orchestrateur hors pair, encore faut-il lui donner toutes ses chances.

Deux bis achevaient la soirée : la Deuxième Novelette, d’abord, page sagement construite selon la forme ABA mais d’une virtuosité redoutable, et qu’on sait gré à Dana Ciocarlie de nous avoir fait entendre. Car les Novelettes, trop longues pour être jouées dans la continuité, déconcertantes si l’on se contente de n’en donner que deux ou trois (il y en a huit en tout), méritent de retrouver le chemin des programmes. Une page de Paul Constantinescu (1909-1963), enfin, était là pour nous rappeler que la musique roumaine ne s’arrêta pas à Enesco.

Dana Ciocarlie est née à Bucarest. Son Schumann, au fil des rendez-vous qu’elle nous a fixés, a voyagé le long du Danube, du Rhin et de la Seine. Il est l’enfant de l’Europe tout entière.

Illustration : Dana Ciocarlie par Bernard Martinez

Schumann : Scènes d’enfants, Carnaval, Concerto pour piano et orchestre. Dana Ciocarlie, piano ; Orchestre Colonne, dir. Frédéric Chaslin. Théâtre des Champs-Élysées, 21 octobre 2017.
À écouter : Schumann, intégrale de la musique pour piano seul par Dana Ciocarlie ; 13 CD La Dolce Volta LDV179.1.

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1 Message

  • Schumann par Dana Ciocarlie (suite et fin) 24 octobre 14:48, par Frederic Chaslin

    Merci pour cette enthousiaste critique de la merveilleuse Dana. Cet engagement sur cinq ans pour un compositeur dont elle nous aide à connaître l’œuvre intégrale est bien ce qui doit nous encourager à détourner le regard de certains prodiges surexcités et peu vêtus dont on encombre les scènes actuelles. Cette artiste nous fait profiter de sa maturité musicale au plus haut point.
    Une toute petite chose : étant le chef de ce concert je me permets, puisque la critique ci dessus ne met pas à mon crédit les éléments que vous louez et que nous avions travaillés -absence de confrontation, cordes qui soutiennent et bois expressifs- mais à mon débit deux éléments, je me permets de vous signaler que ces deux éléments sont la conséquence d’une orchestration non pas déficiente -c’est un cliché qu’il faudrait oublier, Schumann orchestrait très bien- mais bien dosée : oui, le Cor a deux series d’accents qu’il faut faire ressortir. Écoutez Karajan ou Boehm ou Kublelik surtout, on se croirait à la chasse a coure et c’est ce qu’il faut, la musique est conquérante dans ce mouvement, c’est une poursuite !. Et si les trompettes "chantaient" les batteries mélodiques écrites le résultat serait pour le moins comique.
    Pardon de vous faire partager les quelques connaissances que j’ai de cette partition et au plaisir de vous rencontrer
    j’en profite pour vous recommander la lecture de mon roman "On achève bien Mahler" où il est beaucoup question d’orchestration précisément.
    Bien à vous
    frederic Chaslin

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