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Critiques / Opéra & Classique

Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns

par Caroline Alexander

Orchestre somptueux et voix étoilées sauvent avec bonheur une mise en scène décevante

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On ne l’avait plus vu sur la scène de l’Opéra de Paris depuis un quart de siècle, ce drôle de couple, ce couple maudit que Camille Saint-Saëns (1835-1921) avait exhumé de la Bible - les chapitres 13 à 16 du Livre des Juges de l’Ancien Testament - pour le mettre en musique et en faire l’un des sommets du répertoire lyrique français.
On le voit peu cependant, ce chef d’œuvre à l’écriture rigoureuse, au romantisme palpitant que baignent les frémissements d’une sensualité à cru.

Il y a sept ans, l’Opéra de Flandres à Anvers en avait confié la conception à deux metteurs en scène, un Israélien, un Palestinien réunis sous la bannière de l’utopie. L’idée était généreuse, le résultat ne fut guère convainquant (voir WT du 5 mai 2009).

L’Opéra de Paris a fait appel à l’italien Damiano Michieletto, dont la mise en scène échevelée du Barbier de Séville avait déclenché des vagues de rire et de bonne humeur (voir WT des 23 septembre 2014 et 5 février 2016). Même s’il évite heureusement le transfert de la Gaza biblique à celle d’aujourd’hui, son inspiration pour le traitement de l’opéra de Saint-Saëns s’est malheureusement encombrée d’idées et de parti pris superflus et même incongrus

L’histoire est connue. Samson doté d’une force invincible a pour mission divine de libérer les Hébreux de leurs oppresseurs Philistins. Ceux-ci, par la voix de leur Grand Prêtre chargent la courtisane Dalila de séduire l’indomptable héros pour lui arracher les clés de sa force. Elle y parvient après trois essais infructueux. Samson devenu fou d’amour lui confie la source de sa prodigieuse vigueur. Il s’endort dans ses bras. Elle cisaille sa toison magique. Les Philistins reprennent le dessus, se vengent sur le libérateur, lui crèvent les yeux. Samson en appelle une ultime fois à son Dieu pour pouvoir mourir en rédempteur. Son vœu est exaucé. Le temple s’écroule sur les ennemis. Samson y laisse sa vie.

Rudes entorses

Camille Saint-Saëns et Ferdinand Lemaire, son librettiste aux rimes d’intense poésie, respectent le cursus du drame biblique mais Michieletto lui inflige quelques rudes entorses. Ainsi Samson, grisé par sa passion pour Dalila ne se contente pas de lui livrer le secret de sa force, il taille lui-même ses cheveux mystiques pour les lui offrir… Ainsi, le Grand Prêtre devient l’amant passablement lubrique de la belle Dalila, ainsi Dalila prise malgré elle dans les filets du grand amour se tord de remords durant le prélude de l’acte 3, et au final, c’est encore elle qui aide son amant d’une nuit à mettre le feu à l’édifice qui tient lieu de temple. Dieu est absent. Les hommes s’entre-déchirent. Eros et Thanatos. La mort vainqueur de l’amour. Pourquoi pas ?

Mais aussi pourquoi ? Qu’apportent ces détournements au suc de l’œuvre ? A son mystère ? Samson y perd une part de sa crédibilité spirituelle, Dalila y gagne une sorte d’ambiguïté de femme pas si fatale. Décors et costumes ne fournissent guère de meilleurs repères. Le rideau de ferraille grisâtre du premier acte peut évoquer l’enfermement des Hébreux. Il se lève sur leur masse, hommes et femmes en guenilles formant ce magnifique chœur de plaintes proche de l’oratorio.

La chambre de Dalila les domine, un peu Art Déco avec son grand lit et ses rideaux de voile. Elle descendra au niveau du plancher durant le deuxième acte pour accueillir les ébats des amants. Les inévitables kalachnikovs tentent d’intimider mais la volonté divine les empêche de décharger leur mitraille. Et la bacchanale de l’acte 3 est quasiment sacrifiée : chorégraphie aux abonnés absents et costumes bariolés d’une laideur pénible.

Beauté de l’écoute

Mais tout est si beau à entendre. Que faire ? Fermer les yeux ?... La baguette quasi magique de Philippe Jordan et les voix d’une distribution de haut niveau sauvent la mise. De l’ambre cuivré s’élève de la fosse. Jordan capte et répand toutes les sonorités de cette musique de combat, de sensualité, d’espoir, de rêves… Il fait alterner en beauté passion, tendresse, complaintes… Il aborde Saint-Saëns avec ce sens intime des couleurs dont il a déjà si souvent paré Richard Strauss ou Richard Wagner.

Anita Rachvelishvili et Alexandrs Antonenko, Dalila et Samson, ont déjà foulé ensemble la scène de l’Opéra Bastille. Dans Aida de Verdi, elle était une Amnéris jalouse à la voix capiteuse, il campait un Radamès, carré d’épaule et de timbre (voir WT du 18 juin 2016). Ils endossent ici les premiers rôles, elle, la mezzo-soprano géorgienne fait don d’une Dalila capable de passer du murmure au cri avec la même intelligence vocale et la même intensité de jeu. Piégée par sa propre duplicité, sa Dalila navigue entre passion et rejet, volupté et stratégie. « Mon cœur s’ouvre à ta voix » chante-t-elle en enchantant son amant et son auditoire. En face d’elle, dans ses bras, le ténor letton Alexandrs Antonenko, malgré sa carrure, son métier, son indiscutable abattage ne réussit pas toujours à atteindre le même niveau. La voix parfois se couvre légèrement, certains aigus sonnent forcés, mais dans l’ensemble sa présence chaleureuse l’emporte, ses « Je t’aime » frissonnent. Tous deux, malgré leur léger accent réussissent à articuler la langue française avec une belle netteté.

Belle prestation du baryton basse Egils Silins en Grand Prêtre autoritaire, corrompu et libidineux. Deux basses complètent la distribution : Nicolas Testé qui projette les graves de nuit noire du méchant Abimélech et Nicolas Cavallier, transformé en vieux sage d’Israël qui tente de ramener l’insaisissable Samson à la raison.

Les voix, la musique de cette production resteront dans les mémoires. Les images s’estomperont.

Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns, livret de Ferdinand Lemaire. Orchestre et Chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Philippe Jordan, chef des chœurs José Luis Basso, mise en scène Damiano Michieletto, décors Paolo Fantin, costumes Carla Teti, lumières Alessandro Carletti. Avec Anita Rachvelishvili, Alexandrs Antonenko, Egils Silins, Nicolas Testé, Nicolas Cavallier, Luca Sannai, Jiang-Hong Zhao.

Opéra Bastille, les 4, 7, 10, 13, 19, 24, 30 octobre, 2 & 5 novembre à 19h30, le16 octobre à 14h30, le 27 octobre à 20h30.

08 92 89 90 90 - +33 1 71 25 24 23 – www.operadeparis.fr

Photos Vincent Pontet

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