Royan par Marie Ndiaye

Sidérante Nicole Garcia

Royan par Marie Ndiaye

Dire que Marie Ndiaye a créé Royan pour Nicole Garcia est un faible mot. Cela ne rend pas compte à quel point la comédienne s’identifie à son texte, entre dans la peau de « La professeure de français » (sous-titre de la pièce), Gabrielle, confrontée au suicide d’une de ses élèves, Daniela. Un rôle dans lequel s’insinuent des pans de l’histoire personnelle de l’actrice, de son passé de pied-noir née et grandie à Oran puis débarquée à Marseille à l’indépendance de l’Algérie. Entravée par la crise sanitaire, la carrière de cet âpre et fascinant « seule-en-scène », co-produit par le Théâtre de la Ville, termine sa tournée française à l’Espace Cardin, où il est délocalisé pendant ses travaux.

Les faits évoqués dans ce monologue scénique très économe de moyens et d’effets sont fictifs (du moins ceux qui concernent la professeure), et pourtant ils acquièrent très vite un pouvoir de vérité qui subjugue. L’interpénétration réalité/fiction est d’autant plus troublante que c’est Frédéric Bélier-Garcia, le fils de Nicole Garcia, qui assure la mise en scène, partie prenante du projet depuis le début avec Marie Ndiaye. Autant dire qu’on a affaire à un trio très soudé, pour ne pas dire fusionnel, où il est difficile de faire la part des unes et de l’autre.

Circonscrite dans le hall d’un immeuble moderne, au pied d’un escalier que la protagoniste ne veut/peut pas se décider à monter, la pièce se présente sous la forme d’une déambulation dans une salle des pas-perdus impersonnelle. Ponctuée d’interpellations véhémentes, de gestes et d’esquisses de mouvements eux aussi perdus, la méditation à voix haute de la prof n’a rien de monocorde. Elle déborde d’un feu intérieur qui malgré ses dénégations consume l’indifférence et l’égoïsme affichés, l’insensibilité et l’irresponsabilité assumées en paroles trop catégoriques pour être convaincantes.

La prof arrive sur scène d’un pas pesant, un lourd cartable dans une main, quelques courses dans l’autre, manifestement harassée par une journée de cours, n’aspirant le soir venu qu’à retrouver la solitude et la paix. Mais à peine a-t-elle relevé son courrier qu’elle devine la présence à l’étage au-dessus d’individus qui, croit-elle, l’attendent de pied ferme sur son palier. Une certitude la gagne aussitôt : ce sont les parents de l’élève suicidée qui viennent sinon lui demander des comptes du moins les raisons de cet acte qui a brisé leur vie. De cette présence invisible, elle n’a aucune preuve tangible (le spectateur non plus, si ce n’est la silhouette fugitive et mystérieuse d’un homme qui traverse par intermittence l’arrière-scène). Mais elle sent l’odeur âcre, dit-elle, qui émane de leur malheur. Malheur dont elle refuse énergiquement la moindre part de responsabilité.

Deux mal-aimées

« Je ne suis pas aimable », lance-t-elle aux parents supposés, manière de les tenir à distance. Avant de glisser « Je ne suis pas aimée ». Mais, insidieusement, au fil de ses invectives, la carapace de la prof se fissure, laissant entrevoir la complicité tacite entre les deux mal-aimées que sont l’enseignante, qui peine à contenir sa classe, et l’élève (« ma préférée », avoue-t-elle) harcelée par ses camarades. Peu à peu apparaissent des éléments de fantastique paranoïaque que Marie Ndiaye n’a pas sa pareille pour instiller subrepticement dans le récit, dans un crescendo qui finit par envahir la parole de la prof.
Intrusions fantastiques qui prennent la forme d’animaux auxquelles elle assimile ses élèves et parfois, elle-même. Ainsi les fauves qui peuplent sa classe et qui persécutent Daniela à défaut de s’en prendre directement à la prof. Ou encore le cerf aux abois et la biche en qui elle voit l’élève éperdue et elle-même, fuyant dans sa jeunesse à travers les rues d’Oran pour échapper aux griffes de sa mère.

Ces métaphores culminent dans la vision hallucinée de serpents dressés sur la tête de Daniela, serpents qui ne sont autres que ses cheveux emmêlés, ses dreadlocks brandis comme des étendards de sa sauvagerie. L’élève se métamorphose donc en Méduse qui poursuit la prof de sa rage vengeresse et la renvoie à sa mauvaise conscience qui se dévoile peu à peu.

On reste sidéré par le spectacle dont le texte semble n’avoir été ni écrit, ni appris, encore moins récité ou joué. Et, de la part de l’auteure comme de l’actrice, c’est très fort !

« Royan » de Marie Ndiaye, Espace Cardin jusqu’au 3 février, www.theatredelaville-paris.com. Mise en scène : Frédéric Bélier-Garcia. Décors : Jacques Gabel. Lumières : Dominique Bruguière assistée De Pierre Gaillardot. Son : Sébastien Trouvé. Collaboration Artistique : Caroline Gonce, Sandra Choquet. Vidéo : Pierre Nouvel.
Photo Jean-Louis Fernandez

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de sa...

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